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Ecrire est une scène. Une scène demande une mise en scène.

Dès notre arrivée au monde, nous faisons l’objet d’une inscription : notre nom, notre prénom, parfois deux ou trois, notre date, notre heure et notre lieu de naissance, notre position dans la fratrie. Toutes ces informations se retrouvent sur le livret de famille. En général, c’est le père qui vient faire la déclaration et l’employé de mairie numérote l’acte qui va en être issu. Un autre écrit vient marquer la fin de notre vie, l’acte de décès. Ces deux actes matérialisent sur des registres nationaux, les limites      d’une existence plus ou moins longues.

D’autres traces marquent les moments importants de notre destinée, que ce soit d’ordre religieux (baptême, Bar Mitzvah), civil (pacs, mariage), juridique (divorce, achats de biens) ou professionnel (diplôme) etc…

Les documents administratifs qui font l’objet souvent de phobies ou simplement de rejets, font partie d’une société civilisée qui ne peut en faire l’économie. L’écrit est nécessaire, il entérine les actions et jugements. Donc sans écrits, rien d’officiel ! 

Mais écrire de sa propre plume, c’est bien autre chose. Une autre scène ! Cela suppose que l’on accepte d’exhiber quelque chose de soi, de sa pensée intime pour atteindre, voire séduire l’autre, que l’on possède sans doute quelques qualités narcissiques qui nous permettent d’outrepasser les inhibitions qui nous habitent et que l’intrusion dans notre propre esprit pensant ne nous angoisse pas trop. Que l’on écrive des essais, des romans, des scenarios de films, des articles, on ne peut éviter ce besoin d’intéresser le lecteur. Que ce soit en provoquant par ses idées ou par un langage particulièrement choisi ou bien en touchant par l’émotion exprimée par écrit, le but est de créer un lien avec celui qui prend la peine de nous lire. Même le journal intime, qui au prime abord, ne s’adresse qu’à soi, a pour finalité, à mon sens, de laisser une empreinte que l’auteur sera fier et ému de retrouver plus tard. Emotion qui traversera le temps.  

Dans une histoire ou un simple récit, les mots se suivent avec la volonté de mettre du sens, de faire quelque chose de bien construit, de choisir son style mais dans l’intervalle qui séparent les mots, se glisse l’essentiel, parfois plus que ça : l’inconscient de notre espace psychique ou le conscient dont le secret est comme codé. La démarche de celui qui lit est aussi variable selon sa disponibilité au moment où il s’installe. De toute façon, il se passe toujours quelque chose qui nous échappe quand nous lisons. Notre intellect comprend un récit ou ne comprend pas, s’y intéresse, critique, a une opinion favorable ou défavorable. Malgré toute l’implication qu’on y met, il est impossible de nier le fait qu’à un niveau inconscient, une trace va se produire. La mémoire fera ensuite le tri et il ne restera seulement que l’impact émotionnel, voire corporel qu’un roman ou un essai a laissé dans notre subconscient. 

Je me souviens personnellement de livres que j’ai lus autrefois qui m’ont bouleversée mais aujourd’hui, je serais incapable de raconter la trame de ces livres. Je sais que ces sentiments n’étaient pas seulement liés à l’auteur, le style ou l’histoire mais aussi au moment précis où je les ai lus, le contexte dans lequel j’étais. Par exemple, à 17 ans, je me suis passionnée pour les poésies d’Arthur Rimbaud parce que j’étais tout simplement amoureuse d’un garçon qui avait tout d’un poète et qui aimait Arthur Rimbaud. Chaque fois que je tombe sur un de ses poèmes, je repense à ce sentiment amoureux et je suis transportée à mes 17 jeunes années.

A propos de l’adolescence, les attitudes face à l’écrit sont multiples. A notre époque, avec les outils dont les adolescents disposent (sms, réseaux sociaux), la poésie et le journal intime sont plus rares mais peuvent encore exister. On entendra davantage parler de Slam qui est une forme de poésie moderne et de Rap qui associe une musique scandée et des paroles rythmées. Il y a toujours eu des chanteurs qui attachent beaucoup d’importance au message qu’ils veulent faire passer. La page est un miroir. D’un côté la pensée, de l’autre le récit, quelle que soit sa forme. Des mots de toute façon. Ils sont libérateurs et salvateurs, symbolisent nos représentations intérieures, positives ou négatives, permettent à ceux qui ne peuvent pas écrire, quelle que soit la raison, de s’identifier à un groupe et à une pensée commune. 

Un autre procédé contemporain s’est installé depuis plusieurs années. On a appelé successivement l’expression de rue : Graffiti, Tags et enfin Street Art. Le but est « d’être vu et lu » de loin par le plus grand nombre. S’exhiber impudiquement mais anonymement, voilà l’art et la force de cette forme d’expression. Naissance et mort d’un mot ou d’un dessin dans le même temps, au détour d’un chemin, de la fenêtre d’une voiture ou d’un train, avec un effet sidérant sur la pensée plus ou moins inconscient comme des images subliminales. 

Pour en revenir à notre travail d’orthophoniste, dans les rééducations du langage écrit, toute la difficulté repose sur le rapport patient/thérapeute du langage. A nous de chercher et de comprendre ce qui fait rempart entre lui et nous, mais aussi entre le « pensé » et le « dit », entre « ce qu’il veut écrire » et « ce qu’il peut écrire ». Sans cesse, nous devons articuler le dedans et le dehors. Aider le patient à s’exprimer par écrit même si ce n’est pas facile à cause de son orthographe ou à cause de ses pensées qui sont floues. Le bouclier protège le patient également face au désir de celui ou celle qui prétend les aider. On ne peut pas désirer pour l’autre. Les parents en savent quelque chose.

Pratiquant la T.A (Technique des Associations) depuis longtemps, j’aimerais revenir sur cette pratique intéressante à plusieurs niveaux. Pour cette scène, on y revient, il nous faut peu de choses : une table, des feuilles, de quoi écrire. La position est le face à face. Un mot est donné, écrit par l’enfant (imaginons un enfant en cours préparatoire) à côté d’un trait de départ posé par l’orthophoniste. Puis les mots coulent comme des notes sur une partition. 

Exemple tout simple : 

-papa
-maman
-papa et maman
-Léo
-Léo et papa
-Léo et maman

En quelques lignes, l’histoire familiale est racontée. Le père, la mère, le couple, la scène primitive, l’enfant né de cette union, le triangle oedipien. 

Dans la série, la mise en page est importante : les blancs, les marges, les traits, les respirations graphiques, l’entente ortho/enfant, pour qu’il y ait du plaisir à faire ce « travail ». Malheureusement, beaucoup d’enfants n’arrivent pas à trouver de satisfaction dans l’acte d’écrire. Le bonheur des premiers instants de l’apprentissage de l’écrit est loin. L’élève a tué l’enfant. Ecrire est devenu souffrance, fatigue, contrainte. Le refus total ou la résistance signifie « je sauve ma peau ». Notre travail est de bien réfléchir au bon moment de proposer la série (T.A) ou tout autre approche.

Il arrive parfois que des patients ne soient pas prêts à aborder la Technique des Associations. J’ai eu le cas d’une adulte venue consulter pour dysorthographie, il y a quelques années. J’avais pensé, bien à tort, que l’indication d’une rééducation avec la T.A était l’évidence même. Mais son refus m’a longtemps fait réfléchir sur la question du désir. La rencontre des personnes est possible mais la rencontre des désirs ne l’est pas toujours. Il faut respecter la demande et savoir attendre. 

Madame S., elle, voulait faire des dictées, réviser les conjugaisons, faire du scolaire. Je me suis lancée dans ce type de travail avec l’idée de respecter entièrement cette demande, en ne sachant pas très bien où ça allait nous mener. D’autant plus qu’au départ, je savais peu de choses de son histoire, seulement qu’elle n’avait pas pu aller beaucoup à l’école à cause de déménagements fréquents et de problèmes de santé incessants. Elle avait en plus une terrible angoisse, celle de devenir amnésique. Alors, elle s’évertuait à apprendre par coeur des règles de grammaire, des conjugaisons de verbes irréguliers, des listes de mots de vocabulaire, tout en disant « ça ne se fixe pas ». 

Un jour, elle a raconté un rêve : « je conduisais ma voiture mais je ne savais plus s’il fallait rouler à gauche ou à droite. Dans la réalité, elle avait peur d’oublier la signification des panneaux ou le sens de la conduite, d’aller là où elle n’était jamais allée. Je me disais : « de quelle conduite s’agit-il ? Que sous-tend cette angoisse ?  » Elle dira par la suite la peur de perdre la vie à propos d’une anesthésie et d’une opération de la glande thyroïde. Elle ne supportait pas l’idée qu’elle puisse perdre sa voix. 

Après avoir passé des semaines et des semaines à faire des dictées, elle est arrivée un jour avec une demande encore plus précise : « je voudrais travailler le subjonctif…c’est pour mon travail…j’ai des lettres à faire… » Et nous sommes parties sur cette difficulté toute particulière de la langue française. Or, ce mode qu’est le subjonctif, n’exprime pas n’importe quoi, bien au contraire. Il exprime le désir (je voudrais que…je souhaiterais que…), la décision (je fais en sorte que…), l’interdiction (je refuse que…), l’ordre (il faut que …), le doute (je doute que…) etc…Des sentiments très forts. C’est véritablement le sujet qui parle. Dans subjonctif, j’entends sujet, sujet désirant, vivant.

Pour lutter contre ses angoisses de mort, Madame S. mettait sur papier, sa volonté, son combat intérieur, l’affirmation de soi. Après coup, il m’a semblé que tout ce parcours était nécessaire, qu’elle avait besoin d’en passer par « une autre scolarité » avant de pouvoir aller vers autre chose de plus libre. Les années passées ne lui avaient pas permis de faire son chemin sur les bancs de l’école, alors elle avait décidé de le faire devant moi, dans mon cabinet.

Un jour, il a été possible de changer de cap. Au fil des séances, elle s’est mise à parler d’elle probablement grâce à la confiance qu’elle me faisait. A l’écrit, on a pu commencer à faire appel à son imagination. L’évocation à partir d’un thème, par exemple, a été possible. On lançait un mot et on cherchait des mots qui y faisaient penser. L’inhibition s’est levée progressivement et elle a pu écrire des textes touchants. Le discours parallèle est devenu plus explicite. 

Un jour, j’ai proposé l’exercice suivant : poursuivre la phrase « si j’étais… » et elle a proposé une idée à mon grand étonnement, car elle refusait toujours de parler la première. -« si j’étais commerçante… » et elle a pu exprimer son regret de n’avoir pas pu réaliser son rêve sur le plan professionnel. 

Une autre fois, j’ai écrit « si j’étais un foetus dans le ventre de ma mère… » Elle a dit : « Ah non, je ne peux pas imaginer ça, c’est impossible…je veux en sortir tout de suite… » et à ce moment-là, elle a exprimé oralement toute l’agressivité qu’elle ressentait vis à vis de sa mère. 

J’ai beaucoup aimé travailler avec elle. J’avais l’impression de m’adresser à l’enfant qui était en elle et, le temps passant, de la voir grandir, devenir adulte. Dans le transfert, j’ai été pour elle, successivement ou simultanément, la bonne maîtresse d’école, la mère attentive qu’elle n’avait jamais eue, le père représentant de la loi, des règles à suivre, la psychothérapeute dans ses périodes dépressives assez fréquentes. Quant au lieu de cette rencontre, de cette mise en scène dont les épisodes se déroulaient chaque jeudi soir, elle arrivait volontairement en avance pour lire dans la salle d’attente, me disant que c’était du temps pour elle. De mon côté, je me sentais « la mère porteuse » aidant à renaître. J’ai beaucoup appris sur mon métier d’orthophoniste avec cette patiente. Aujourd’hui, des années après, elle m’écrit à chaque nouvel an pour me donner de ses nouvelles et me souhaiter une bonne année. 

Nous vivons avec nos patients des scènes, des mises en scène toutes plus uniques les unes que les autres. Nous changeons de rôles, de textes, mais nous ne trichons pas. Nous aussi, nous évoluons, nous devenons adultes, nous apprenons de nos patients. Si nous ne nous imposons pas comme sujet qui sait tout et qui soigne tout, alors la rencontre peut se faire et le symptôme va se modifier petit à petit et se vivre autrement par celui qui le porte et celui qui en est témoin. 

Devenir orthophoniste adulte, ça prend du temps, ça ne s’invente pas.   

Dominique Dhaine, orthophoniste, psychothérapeute, psychogénéalogiste