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Bonjour,
Depuis un moment, le mot “confinement” m’agace franchement. Rien que de très normal, me direz-vous : rabâchées jusqu’à l’écœurement dans les médias, ses quatre syllabes nous encerclent désormais d’un mur imperceptible qui s’ajoute aux maçonneries palpables du chez-soi. Mais il y a plus : ce mot, “confinement”, projette son ombre contagieuse sur un autre, que j’aime tout particulièrement, et dont il est, en quelque sorte, le rejeton ingrat : “confins”. Les dictionnaires, en effet, sont formels : “confinement”, dans le sens d’enfermement, est une invention relativement récente, remontant au XVIIe siècle, qui substitue l’image de la réclusion dans la réalité prosaïque aux rêveries poétiques des confins dont le langage parle depuis longtemps. Peut-on imaginer un parricide plus abouti ?Un autre mot, aux allures de Janus bifrons, porte la marque de cette ambiguïté et s’intercale, étymologiquement, entre les deux : “confiner”. Dans son emploi transitif – lorsqu’il s’agit de confiner quelqu’un –, le verbe évoque l’enfermement, dont il veut accabler son complément d’objet direct.Cependant, lorsqu’il s’agit de confiner à quelque chose, lorsque “confiner” emprunte les chemins de traverse indirects de la préposition, tout l’onirisme des marges se réveille.“Confins”, cum finis, désigne, littéralement, l’espace où un monde finit et un autre commence – ou, plus précisément, la dimension où l’un et son au-delà, ensemble, s’achèvent, se rejoignent, s’effleurent. S’agit-il pour autant, d’une frontière ? Rien n’est moins certain, car, de part et d’autre de la frontière, le même et son autre se font face, s’observent, se reconnaissent, se dévisagent, et, peut-être, s’inquiètent. Un peu comme chacun d’entre nous, désormais recroquevillés dans un espace clairement délimité et mitoyen de celui d’autrui. Au contraire, Jacques Derrida souligne que “‘confins’ (idiome français) s’écrit […] au pluriel”, car les confins sont “flous” ; ils “définissent et indéfinissent”. Aux confins des terres, comme le décrit à merveille Julien Gracq dans Le Rivage des Syrtes, l’autre semble s’être retiré dans son mystère. Il n’est pas là mais subsiste par son absence. Le temps des confins ne peut, alors, être que l’attente d’un surgissement inattendu venu de l’autre côté. Et son image par excellence, celle de la province côtière, séparée de son au-delà par l’étendue de la mer sur laquelle aucune frontière ne peut être tracée. Plutôt que la ligne bidimensionnelle, l’interstice indéterminé où l’un et l’autre mêlent leurs absences.Les confins évoquent ainsi, inévitablement, le mystère de ce qui se trame par delà la sphère du monde familier. Le mystère de l’autre, de ce qui est vraiment autre, en quelque sorte – non pas cet autre qui, de l’autre côté de la cloison, tousse, chante ou rit, car confinés ou pas, nous sommes dans le même bateau et projetons notre existence au sein d’un même horizon. L’horizon est toujours tributaire d’un regard ; les confins, au contraire, installés à la limite de l’horizon, nous enveloppent même lorsque nous n’y prêtons pas attention. Ils “sont aussi dans notre dos”, écrit Derrida dans son style énigmatique.Peut-être est-il essentiel de ne jamais nous y rendre – ou bien en de rares occasions – pour préserver leur onirisme. De la province des Syrtes, “perdue aux confins du sud”, Julien Gracq dit d’ailleurs que “des routes rares et mal entretenues la relient à la capitale, au travers d’une région à demi désertique”.À la limite du monde, les confins semblent abandonnés à eux-mêmes. Nul ne s’en soucie vraiment.Que le secret de leur au-delà puisse nourrir la crainte et le repli dont le mot “confinement” porte en quelque sorte la trace, c’est certain. Mais les confins disent aussi la soif de l’ailleurs dont la rêverie fait son étoffe et la pensée son souci. Or, de ce vertige des confins, nous pouvons sans doute faire l’épreuve sans déroger aux règles du confinement. Qui sait ce que nous pourrions y découvrir ?

Octave Larmagnac-Matheron