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Inégalités dès l’enfance : la lecture, Claude Ponti et l’ironie, par Bernard Lahire

« Des enfants qui ont le même âge, qui vivent au même moment, à la même époque, dans la même société ne vivent pas dans le même monde. » Et le livre tient une place particulière dans cette genèse des inégalités. Le sociologue Bernard Lahire analyse les résultats de son enquête sur 35 enfants.

« On oublie les inégalités. Il y a des enfants qui sont quand même très très mal partis. Il y a un sentiment, je crois, quand même, de grand scandale. » La volonté de transmettre le sentiment de cette injustice est à l’origine du livre « Enfances de classe », qu’a dirigé Bernard Lahire, et qui paraît au Seuil. 

Vos enfants jouent avec des lettres sur le frigo ? Vous leur lisez une histoire le soir ? Alors vous devez appartenir aux classes moyennes supérieures. C’est l’un des constats de cette longue enquête de 4 ans menée par 17 sociologues sur les inégalités sociales que subissent 35 enfants de 5 ans en France, notamment dans leur rapport au livre, à la lecture. 

Le rapport au livre, un aspect fondamental des inégalités globales subies par les enfants

Dans l’essai dirigé par Bernard Lahire, les sociologues dressent le portrait de 15 enfants. Mode de vie, logement, sport, école, langage, loisirs… un portrait chaque fois sensible et précis, qui permet d’incarner l’impact du faisceau d’inégalités subies par les enfants. Comment dans les autres composantes analysées, le rapport au livre, à la lecture, est déterminé par le rapport qu’y entretiennent les parents eux-mêmes.

Par exemple, Ashan vit en France, il a 5 ans. Sa mère parle mal français, chez eux, il n’y a pas de livre, elle-même ne lit pas, elle ne l’emmène pas à la bibliothèque, ne lui raconte pas d’histoires. A l’opposé de l’échelle sociale, Lucie est aussi une Française de 5 ans. Sa mère est prof de philo, son père écrivain. Il choisit pour elle des livres pas trop “bébêtes”, avec des mots compliqués, et pas forcément une fin heureuse. Lucie a même déjà fabriqué un livre pour son maître d’école. 

Pour Bernard Lahire, « le rapport au livre, positif on va dire, rend possible une scolarité qui elle-même rend possible l’accès à des positions sociales plus rares. Ce qu’on appelle le déterminisme, ce n’est pas une vue de l’esprit, quand on parle souvent de libre arbitre, on se dit “mais est-ce qu’on sait de quoi on parle ?” Puisque quand même ces enfants, ils ne choisissent pas grand-chose, ils naissent dans une condition particulière et ça va avoir des effets très très forts, puissants, durables sur leur trajectoire sociale, sur leurs conditions de vie, sur les possibles qui leur seront offerts, ouverts ou fermés. » 

Claude Ponti, auteur plébiscité 

L’enquête montre aussi que les classes moyennes supérieures plébiscitent massivement un auteur en particulier :

« C’est Claude Ponti. Claude Ponti, c’est un auteur de jeunesse qui joue beaucoup avec le langage, fait des références en permanence dans ses textes, et on voit bien comment ça prépare les enfants à des fonctionnements langagiers, à des commentaires de texte, etc. Donc très très tôt, les enfants des milieux de classes moyennes et de classes supérieures, à forts capitaux culturels, se sont frottés à cette culture livresque et à cette interprétation du texte, à ces jeux de mots que favorise le texte, etc. »  

L’ironie, une pratique de classe moyenne supérieure

Blagues, jeux de mot et ironie sont aussi beaucoup plus pratiqués dans les familles des classes supérieures. 

« Par exemple, une mère dit à son enfant, “ah oui bien sûr, le yaourt va venir avec ses petites ailes jusqu’à toi” pour lui faire comprendre qu’il faut qu’il se déplace et qu’il aille chercher son yaourt lui-même. En pratiquant ce genre d’humour, on développe un imaginaire chez l’enfant et on l’habitue aussi à faire la différence entre le vrai et le faux. On le rend attentif aux usages du langage et c’est quelque chose qui est tout à fait important quand on veut rentrer dans une culture de l’imprimé, dans une culture livresque. On a pensé à poser ces questions là, sur le type d’humour développé dans la famille. Est-ce qu’on faisait du second degré, est-ce qu’on faisait de l’ironie, est-ce qu’on jouait sur les mots, etc. Parce qu’au fond, on savait que ce sont des occasions de développer une réflexivité sur le langage, favorable à l’apprentissage de la lecture. »

Au fond, dans le rapport aux mots, aux livres se joue le ressort fondamental des inégalités : l’ouverture de l’horizon : « C’est important de comprendre que ces questions d’inégalités sont des questions d’extension ou de réduction des possibles. Pour certains, les horizons sont vastes. ils sont étendus, quasi infinis, et plus vous allez vers le bas de l’espace social et plus vous avez une restriction  au contraire. Il y a des choses qui ne sont plus accessibles, même la culture. »

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