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Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : « ‘Il faut s’adapter’ : sur un nouvel impératif politique » de Barbara Stiegler (Gallimard) et « Post-vérité et autres énigmes » de Maurizio Ferraris (PUF).

Deux livres qui abordent par la philosophie la question de l’opinion publique. Dans « Il faut s’adapter », publié chez Gallimard, Barbara Stiegler s’interroge sur les effets de cette injonction faite à chacun aujourd’hui d’épouser le rythme des mutations du monde. Elle retourne pour ça aux sources d’un débat qui a opposé deux grands philosophes américains dans les années 30 : Walter Lippeman et John Dewey sur l’avenir du libéralisme et de la démocratie. Il est aussi question des États-Unis, notamment, dans l’essai de Maurizio Ferraris Post-vérité et autres énigmes publié aux Presses Universitaires de France et traduit de l’italien par Michel Orcel. Le philosophe italien se penche sur l’alliance entre le pouvoir extraordinairement moderne d’internet et la plus ancienne pulsion humaine, celle d’avoir toujours raison. Pour au final proposer une théorie de la vérité qui montre la radicale originalité des fake news, et leurs conséquences. 

Barabara Stiegler – Il faut s’adapter : sur un nouvel impératif politique

Je vous propose de commencer par le livre de Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter » : sur un nouvel impératif politique, publié chez Gallimard dans la collection NRF essais. L’auteure est professeure de philosophie à l’université-Bordeaux Montaigne, et se penche depuis plusieurs années sur l’articulation entre politique et biologie, à travers notamment un travail poussé sur la pensée de Nietzsche. Ce qui l’a amenée – naturellement, serait-on tenté de dire – vers les questions d’éthique, elle a ainsi été membre du comité d’éthique du CHU de Bordeaux. 

Il faut s’adapter est mis entre guillemet dans le titre, car c’est à cette injonction permanente à suivre les mutations de plus en plus rapides d’un monde complexe que s’intéresse la philosophe. Adaptabilité, flexibilité, mobilité… compétition, sélection… le vocabulaire utilisé de nos jours emprunte beaucoup à la théorie de l’évolution de Darwin. Il s’agit pour Barbara Stiegler de faire la généalogie de ce mouvement de colonisation progressive par un lexique biologique du champ économique, social ou politique. 

Pour cela, elle remonte aux années 30 aux sources d’une pensée politique peu connue en France alors qu’elle concerne le passage du libéralisme au néolibéralisme. L’un des théoriciens de ce nouveau libéralisme est l’américain Walter Lippmann, qui a aussi été un acteur politique de premier plan puisqu’il a par exemple participé à la rédaction des 14 points de Wilson. Selon lui, face à des masses réfractaires au changement, rivées à la stabilité de l’état social, seul un gouvernement d’experts peut permettre cette nécessaire adaptation. Il se heurte alors à un autre grand philosophe américain, le pragmatiste John Dewey qui croit lui à la mobilisation de l’intelligence collective et à un approfondissement de la démocratie.

Ce qui est intéressant aussi dans ce livre c’est le clivage entre progressistes et conservateurs qui est sous-jacent et qui est un des résultats de ce néolibéralisme en disant finalement d’un côté il y a les progressistes, il n’y a pas deux possibilités politiques qui s’affrontent, il n’y a que des phénomène  de consentement ou de résistance et ceux qui ne sont pas d’accord  avec ce néolibéralisme ce sont des conservateurs qui sont en retard. (Eugénie Bastié)

Barbara Stiegler est assez précise sur la question de la manipulation des foules. Elle rappelle qu’il y a deux courants dans le libéralisme politique : celui qui consiste à penser à La Rousseau que la souveraineté politique doit être appelé régulièrement pour s’exprimer et puis ceux qui pensent : surtout pas ! Ce sont les mieux sachant qui doivent  déterminer le cours des opérations… (Olivier Pascal-Mousselard)

Maurizio Ferraris – Post-vérité et autres énigmes

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous intéresser maintenant au livre du philosophe italien Maurizio Ferraris, aux Presses universitaires de France. L’auteur est professeur à l’université de Turin, et s’applique depuis un certain nombre d’années à aborder de manière très sérieuse des questions contemporaines qui peuvent sembler triviales comme par exemple notre rapport au téléphone portable ou l’imbécilité. Ici, il s’attaque donc à ce qui est devenu l’une des questions les plus débattues aujourd’hui : les fake news et leur impact sur la démocratie. 

Étant entendu que la vérité n’est pas un sujet trivial… en revanche il y a aujourd’hui une façon de ne pas tout à fait prendre au sérieux ce phénomène, avec l’idée que le mensonge est un ingrédient constitutif de la politique et de la vie en général… il n’y aurait donc rien de neuf sous le soleil. Ce n’est pas l’avis de Ferraris qui voit au contraire dans l’ère de la post-vérité un marqueur essentiel du monde contemporain : l’alliance entre le pouvoir d’internet et la plus ancienne des pulsions humaines, celle d’avoir raison à tout prix. 

Avec le sens de la provocation qui le caractérise, Ferraris avance que la « post-vérité nous aide à saisir l’essence de notre époque, comme le capitalisme a constitué l’essence du XIXe siècle et du début du XXe et les médias ont été l’essence du XXe siècle dans sa maturité ». La thèse avancée ici, est que la post-vérité est l’héritière de la postmodernité qui a largement débordé le cadre théorique de l’université… pour faire triompher l’absolutisme de la raison du plus fort.

Le philosophe propose donc en trois « dissertations » comme il les appelle de construire une théorie de la vérité à partir d’une analyse de la post-vérité.

J’ai trouvé ce livre très stimulant bien que parfois un peu trop scolaire, l’auteur veut faire le bon élève de philosophie avec thèse, antithèse, synthèse … avec les trois parties de la dissertation. Il est convaincant dans son explication que la post-vérité est quelque chose de radicalement nouveau et que NON contrairement à ce qu’on entend ça n’a toujours été comme çà. On est passé dans une nouvelle ère, il y a quelque chose qui change de nature et pas seulement de degré. On bascule dans un nouveau concept de la vérité (Eugénie Bastié)

J’ai été un peu moins convaincu qu’Eugénie (…) Ce livre est un précis de philosophie stimulant (parfois jargonnant !)(…) ce qui est intéressant c’est le passage entre le principe de post-modernité selon lequel il n’y a pas de vérité transcendantale, il n’y a que des interprétations à ce qu’on découvre aujourd’hui le post-truisme définit par Maurizio Ferraris à savoir : il y a une foule de vérités.  (Olivier Pascal-Mousselard)

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