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Nous vous proposons d’écouter le cycle « Histoire de la folie » de l’excellente émission « La fabrique de l’histoire » d’Emmanuel Laurentin, et particulièrement « Quelle histoire de la folie après Foucault?« 

La thèse de doctorat de Michel Foucault, publiée en 1961 sous le titre « Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique », fut un événement intellectuel majeur du XXème siècle. Quel impact a-t-il eu sur la discipline historique, quels nouveaux sujets ou concepts ont émergé à sa suite ?

Ce mercredi, Emmanuel Laurentin et Séverine Liatard s’entretiennent avec Philippe Artières, Hervé Guillemain et Aude Fauvel autour de l’impact de l’oeuvre de Foucault sur les travaux des historiens, ses contradicteurs, ses développements ultérieurs, et sur ceux qui s’en affranchissent.

Histoire de la folie à l’âge classique, l’ouvrage-phare

Soutenue en 1961, la thèse de Michel Foucault n’en finit pas de susciter les réactions. Ni histoire des idées, ni histoire des mentalités, c’est une histoire des expériences et des pratiques de la folie, en bref une histoire de l’enfermement. 

En effet, pour Michel Foucault, à la fin du Moyen-Âge et au début de la Renaissance, l’expérience de la folie, de la déraison des hommes et des choses, supplante l’expérience de la mort dans les inquiétudes des contemporains. Les fous, traités à l’hôpital, enfermés dans les citadelles, ou libres de circuler, sont alors omniprésents. L’âge classique signe à ses yeux la fin de cette tolérance, et en parallèle avec le « moment cartésien », les fous sont mis à l’écart de la société, enfermés à l’Hôpital général avec les mendiants et les pauvres : une façon de marquer le partage entre raison et déraison, si cher aux Lumières. Enfermé, le fou peut devenir objet d’étude et de jugement, la folie se médicalise et devient un objet dont la raison s’empare : c’est la possibilité de la psychiatrie.

Il y a longtemps, pour un livre, j’ai utilisé de pareils documents. Si je l’ai fait alors, c’est sans doute à cause de cette vibration que j’éprouve aujourd’hui encore lorsqu’il m’arrive de rencontrer ces vies infimes devenues cendres dans les quelques phrases qui les ont abattues. Michel Foucault, « La vie des hommes infâmes »

Le catalyseur de l’anti-psychiatrie ou la critique d’une histoire épousant entièrement le point de vue de la médecine ?

Les critiques qui lui sont adressées portent moins sur le travail d’archives (Michel Foucault n’étant pas historien) que sur sa dimension « psychiatricide » et sur la noirceur de sa vision du monde issu des Lumières. Michel Foucault s’applique page après page à exposer la violence de la « raison ».

Ce que dit Foucault fait entrer les fous dans l’histoire : il les sort de la médecine. Il parle beaucoup de la littérature alors que l’histoire de la psychiatrie et l’histoire de la médecine à l’époque est faite par des médecins. Là est le geste extrêmement fort dont nous sommes les héritiers : cette sortie de la médecine. Philippe Artières

Le contexte de parution de l’ouvrage est très important : Foucault écrit dans un moment de gloire et de puissance de la psychiatrie – française en particulier. Les psychiatres se targuent de pouvoir enfin guérir la folie, notamment avec l’avènement des neuroleptiques à partir des années 1950. Le récit de Foucault qui explique que la folie n’est pas biologique, universelle, éternelle, mais quelque chose de construit, vient rencontrer cette force de la psychiatrie des années 50 et 60. Hervé Guillemain

Aujourd’hui, tout le monde rend grâce au fait qu’avec Michel Foucault on change de dimension, de regard, on sort d’une histoire qui serait purement médicale, qui serait celle de la médecine. Cela, pour se poser la question du rapport à l’autre, de la constitution dans les sociétés contemporaines du rapport à l’altérité et comment autour de la folie, de la déraison se pose en réalité la question de qui elles excluent, qui elles n’excluent pas. Même si un des points qu’on pourrait faire valoir à Michel Foucault c’est que c’est une histoire qui se veut très universalisante et qui dans le fond est très française. Aude Fauvel

Les nouvelles perspectives

Ce qui a changé aujourd’hui c’est un certain contexte psychiatrique : on est de nouveau dans une crise – le concept de crise de la psychiatrie est presque cyclique. Mais une des nouveauté, c’est qu’on met désormais l’accent sur la place des usagers : c’est quelque chose de nouveau, notamment en France. Le type d’histoire que l’on écrit est tributaire de ce contexte, celui où d’autres voix s’expriment – comme Michel Foucault était tributaire de son contexte de gloire et de tension de la psychiatrie.  Aude Fauvel

L’institution psychiatrique s’est affaiblie : on a par exemple réintroduit le savoir de la justice dans les procédures d’hospitalisation sous contrainte. On a également à faire à un moment d’offensive de la psychiatrie américaine : au moment où meurt Foucault sort la grande version du manuel DSM (le manuel diagnostique et statistique des maladies mentales) qui surclassifie en quelques sortes nos maladies mentales. Foucault travaillait beaucoup sur le XIXème siècle, une époque où les aliénistes envisageaient qu’il n’existe qu’une forme de maladie mentale ; aujourd’hui avec le DSM, Bible de la psychiatrie américaine et internationale, on en répertorie plus de 350. Les historiens aujourd’hui s’intéressent à la manière dont on a classifié, intégré de nouvelles maladies. Hervé Guillemain

Là où Michel Foucault décrit une institution monolithique, générique, nos travaux s’attachent à montrer la diversité des cultures du soin, soit en fonction des professionnels, soit en fonction des lieux. Il existe des espaces de liberté et des professionnels qui agissent différemment. Hervé Guillemain

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