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Le 19 janvier dernier, dans le cadre des rencontres départementales de FOF Sud-Est, des orthophonistes et des étudiants de l’école de Montpellier se réunissaient autour d’un petit déjeuner.
A la suite d’une journée de travail à Marseille sur la transmission « L’accueil des stagiaires en orthophonie » où étudiantes et praticiennes s’étaient réunies, nous nous sommes déplacées cette années à Nice et Montpellier pour croiser encore les regards et les questionnements autour de l’évolution de notre métier : son enseignement et sa transmission, son cadre professionnel, ses pratiques notamment au regard de la déontologie et de l’éthique.
Notre collègue Julie Charmetant, co-organisatrice de cette rencontre, s’est laissé inspirer et nous livre ici un beau texte qui témoigne de la qualité de ce moment passé ensemble.

Collapsophonie

Dans le cadre des rencontres régionales impulsées par le bureau de FOF SUD-EST, nous étions un groupe de quelques orthophonistes et étudiantes matinales, réunies à Montpellier le samedi 19 janvier autour d’un petit déjeuner sur le thème « Les études d’orthophonie… et après ? »
Le passage des études en cinq années universitaires est récent. Au fil de nos rencontres, et en accueillant des stagiaires notamment, nous sommes quelques orthophonistes à percevoir un écart de plus en plus grand entre les études et la pratique. Ce qui nous a donné envie de questionner notre positionnement professionnel et de se réunir pour en parler.
En effet, certains jeunes professionnel.les peuvent se sentir leurré.es car bien souvent, les études insistent sur le fait que seuls les chiffres (tests étalonnés et cotés) reflètent la complexité du langage lors d’une première rencontre avec un patient. Les questions de la relation au langage et au patient, du transfert/contretransfert entre autres, sont trop souvent traités de façon secondaire, voire inexistants.

Sur le terrain, ces tests et bilans, qui sont l’apanage des orthophonistes et qui sont sacralisés au point que tout le monde les demande, aident-ils vraiment à savoir comment construire le travail thérapeutique avec les patients ?

La dimension « technique » de l’orthophonie, si elle demeure nécessaire et importante, tend trop souvent à nous réduire à un rôle de mécanicien.nes du langage. Comment faire le lien entre technique et position thérapeutique sans pour autant tomber dans le piège de penser que l’une peut se substituer à l’autre.

Dans la réalité de nos cabinets, nous cultivons quotidiennement la science du doute pour «comprendre l’incertain ». Notre plus grand écueil est de vouloir réduire et simplifier le langage qui est tangible, insaisissable et subjectif. N’étudier le langage que sous un angle rationnel (poser des diagnostics fondés sur des statistiques, suivre un plan de rééducation) peut être rassurant mais est-ce une aide pour penser la complexité de l’humain dans son rapport au langage ?

A quel moment les études d’orthophonie permettent- elles un espace pour penser cette complexité ? Les étudiant.es ont-ils le temps de reprendre les stages pour évoquer en toute sécurité la clinique observée? Comment intègrent-ils les connaissances issues du kaléidoscope de notre champ théorique non pas de façon compartimentée mais en interconnexion ?Comment peuvent s’articuler médecine, psychologie, pédagogie, philosophie, linguistique et même… écologie ?

Rapprocher écologie et orthophonie, j’ai trouvé amusante et inspirante cette idée, presque par coïncidence (vraiment ?) grâce à Pablo Servigne, collapsologue auteur du livre «L’entraide, l’autre loi de la jungle».

Les collapsologues sont transdisciplinaires par définition puisqu’ils incarnent une posture scientifique et intellectuelle ayant pour objectif la compréhension de la complexité du monde moderne. Ce qui me touche est qu’ils osent « sortir » de la science pour mettre en résonance raison et émotion. Les collapsologues exposent les chiffres alarmants liés au réchauffement climatique et à l’épuisement des ressources entre autres, mais ils ne s’arrêtent pas là. Ils invitent aussi à une prise de conscience émotionnelle des nouveaux enjeux globaux du monde, et ils ont à coeur de soignerl’annonce faite de ces catastrophes écologiques etsociétales qui nous attendent. Ils ont pensé et rassemblé leurs travaux sous le terme « effondrement ».

Le parallèle m’a saisie. En tant qu’orthophoniste, ne suis-je pas au coeur d’effondrements multiples et variés ? Effondrement de la parole, de la cognition, du psychisme, du lien à l’autre. Effondrement des croyances liées à ma pratique lorsque mon cadre de travail, mon cadre éthique, et mon cadre légal doivent être repensés jour après jour, à chaque instant de chaque rencontre, singulière.

Comme les collapsologues, en tant qu’orthophoniste, je cherche constamment un équilibre entre raison et émotion, entre science et conscience, entre objectivité et subjectivité, entre conscient et inconscient afin de « transitionner » vers un soin plus humain.

Mais comment résister à cette machine infernale qui veut m’enfermer dans un seul champ théorique, celui de l’objectivité et de la rationalité scientifique, et qui me pousse à l’efficacité en niant la subjectivité du patient dans son rapport au langage ?
Nous avons chacun.es nos réponses individuelles en tant que professionnel.les plus ou moins expérimenté.es, mais je trouve qu’il serait plus confortable de faire circuler la parole librement au sein de notre profession.

Etudiant.es, jeunes ou moins jeunes orthophonistes, fatigué.es ou non, prenez la parole ! Parlez de votre pratique sans crainte d’être jugé.es imparfait.es (ou pas assez « ortho »), regroupez-vous en groupe de supervision, faites appel à un « tuteur », ou à un maître de stage qui vous a marqué par sa bienveillance et son écoute. Interpelez vos enseignants et directeurs d’école pour que vos mémoires de fin d’étude ne se réduisent pas à des statistiques, mais puissent aussi être le reflet de la richesse et de la complexité de la communication qui est au coeur de l’humain et au coeur de notre profession si nous la préservons.

Au quotidien pour les patients, je tente d’être une source d’énergie, mais j’aimerais, au fil de mon expérience, apprendre à devenir une source d’énergie renouvelable. Quand j’y parviens, c’est toujours grâce à l’échange via la supervision, des lectures et/ou des formations inspirantes. A l’instar des patients, j’ai aussi besoin de lieux où être écoutée, vraiment. Cette matinée rencontre et échange autour d’un petit déjeuner en a été un. Merci.

Aujourd’hui encore davantage, je pense qu’il y a urgence à s’entraider entre professionnel.le.s et à coopérer pour éviter l’épuisement de nos ressources et la perte de sens qui nous guettent.
Et comme l’envie me prend souvent de me recycler dans une autre profession… si je devenais collapsophoniste ?

Julie Charmetant