Pratiques, Cahiers de la médecine utopique

Bernard Friot
Professeur émérite de l’université Paris Nanterre
Auteur aux éditions La Dispute de : L’Enjeu des Retraites (2010), L’enjeu du salaire (2012), Puissances du salariat (2012, nouvelle édition augmentée), Émanciper le travail – Entretiens avec Patrick Zech (2014) et Vaincre Macron (2017).

Apprendre et comprendre l’histoire du régime général pour qu’il soit relancé et revienne aux mains des citoyennes et des citoyens.

Bernard Friot a travaillé comme économiste du travail à l’université de Lorraine, puis comme sociologue à l’université Paris Nanterre. Passé de l’économie à la sociologie du travail son objet de recherche est resté la Sécurité sociale. Militant au Parti communiste, syndiqué au SNESup-FSU, il s’attache depuis sa retraite à l’éducation populaire en écrivant des livres et en animant des débats et des formations avec les syndicats, les partis politiques et les associations de « la gauche de gauche » en France, en Belgique et en Suisse francophone.

Pratiques : Vous parlez dans Vaincre Macron d’une production communiste de santé dans les années 1960, que voulez-vous dire par là ?

Bernard Friot : Ce sont les travailleurs eux-mêmes, et non pas les prétendus « partenaires sociaux », ni l’État, qui ont construit en 1946 le régime général de Sécurité sociale et l’ont géré jusque dans les années 1960, avec des directeurs de caisses élus par les administrateurs élus représentant les assurés. Alors que les soins de ville n’étaient jusque-là pas remboursés et que les hôpitaux étaient des mouroirs, le régime général a été alors capable de porter une considérable mutation de la production du soin qui a été jusque dans les années 1980 presque totalement non capitaliste, à l’exception hélas des médicaments, qui elle est restée capitaliste. C’est d’ailleurs un des points urgents à régler : se battre pour que les marchés publics aillent exclusivement à des coopératives, ou à des formes d’entreprises dont la propriété est celle des salariés et que Sanofi, Servier et autres soient éliminés des marchés publics.

La santé c’est 240 milliards, les soins, si on enlève le médicament, c’est 200 milliards, soit 10 % du PIB qui ont été produits avec des personnels payés à la qualification personnelle, parce que fonctionnaires hospitaliers ou conventionnés depuis 1961 pour les soins ambulatoires. Il faut avoir conscience de l’enjeu que représente le salaire à la qualification personnelle. Dans une entreprise privée, ce n’est pas le salarié lui-même qui est payé, mais son poste, car dans la convention collective, c’est le poste qui est le support de la qualification et donc du salaire. Alors que dans la fonction publique, c’est la personne elle-même qui est titulaire de son salaire parce que la qualification (le grade) est attachée à la personne et non au poste. Les personnels de santé sont ainsi libérés du chômage et du chantage à l’emploi, fondateurs du statut du travailleur dans le capitalisme. À cette libération s’en ajoute une autre : les soignants sont libérés du chantage à la dette qui est l’autre institution par laquelle le capital tient les travailleurs. En effet, à partir de la fin des années 1950, les CHU ont été créés, les hôpitaux psychiatriques sont passés de l’aide sociale à l’Assurance maladie, les hospices ont été transformés en hôpitaux locaux, et cet énorme investissement a été conduit sans appel massif au marché des capitaux, mais grâce à une hausse du taux de cotisation maladie qui est passé de 8 % du salaire brut en 1945 à 16 % de celui-ci à la fin des années soixante-dix. Cette progression a permis à l’Assurance maladie de financer l’investissement par subvention et a fait ainsi échapper l’outil de travail à la propriété lucrative. Salaire à la qualification personnelle, propriété patrimoniale non lucrative de l’outil de travail rendant possible sa propriété d’usage par les soignants : nous avons là les caractéristiques concrètes d’une production communiste de la santé, si par « communisme » on entend, comme le disent Marx et Engels dans L’idéologie allemande, le « mouvement réel » par lequel les travailleurs deviennent maîtres de leur travail. On mesure toute la portée d’une telle production communiste quand on la compare à la situation actuelle où, du fait du gel du taux de cotisation depuis près de quarante ans, la pénurie de soignants, l’embauche de contractuels et l’énorme endettement des hôpitaux font que les professionnels ont perdu le pouvoir sur leur travail.

Pratiques : C’était au sortir de la guerre, les communistes avaient du poids et le patronat était discrédité.

Je conteste cette fiction des circonstances exceptionnelles. Certes le PCF était majoritaire en matière électorale en octobre 1945, puis à nouveau en 1946, mais il n’a eu que quelques strapontins ministériels, et cela pendant à peine plus d’un an. Le patronat déconsidéré pour collaboration, je n’en crois pas un mot. Dès 1942 les dirigeants économiques, très dépendants du capital allemand, ont – tout comme ce dernier – pris langue avec leurs homologues anglo-saxons. Les intérêts du patronat étaient omniprésents dans les gouvernements de la Libération. Quant à la Confédération générale du travail (CGT), elle est extrêmement divisée en 1945 et va se retrouver en 1947 avec la scission de Force Ouvrière (FO) et le départ de la Fédération de l’éducation nationale (FEN). Nous nous consolons de notre impuissance actuelle en disant que les circonstances étaient exceptionnelles en 1945, eh bien non, il y a eu un mouvement ouvrier décidé, c’est tout. Actuellement, il est en difficulté, c’est ça le problème.

Il y a en revanche des choses tout à fait nouvelles. De très nombreux jeunes aujourd’hui ne veulent plus jouer le jeu du capital. Ils sont dans une forme de dissidence du point de vue économique. Ils « bricolent » des tas d’alternatives passionnantes. Dans le domaine de la production de soins, je pense à une maison de santé dans laquelle travaillent une vingtaine de soignants libéraux qui ont pendant cinq ans construit leur projet. Une partie d’entre eux étaient des hospitaliers ou travaillaient dans des Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), et ils ont quitté tout cela, parce qu’ils en ont eu marre des injonctions gestionnaires. Ils se partagent la rémunération à l’acte qu’ils reçoivent de l’Assurance maladie selon des règles qu’ils ont établies entre eux. Ces libéraux-là ne sont pas propriétaires patrimoniaux de leur outil, c’est la communauté de communes qui est propriétaire, mais ils en sont propriétaires d’usage. Ils se réunissent tous les samedis pour vérifier que leurs pratiques correspondent bien à ce qu’ils ont mis comme projet sur la table. Ils ne produisent pas que des soins, ils ont aussi une activité énorme de prévention et d’éducation à la santé et ne sont pas confinés dans la consultation. Des jeunes professionnels décidés à maîtriser leur travail, il y en a des centaines de milliers qui sont à l’origine de dizaines de milliers d’entreprises alternatives. Il est vrai que, dans le cas que je viens d’évoquer, ils peuvent s’appuyer sur l’institution macroéconomique non capitaliste qu’est l’Assurance maladie. Beaucoup d’autres restent dans la marginalité, ou alors sont récupérés par le capital dès que leur entreprise fait la preuve de sa viabilité. C’est là que l’expérience de la CGT et du PCF est utile, sur la façon de conquérir des institutions macrosociales et de ne pas être simplement dans l’alternative ici et maintenant. Si ces nouveaux militants de l’alternative contribuent à revitaliser des institutions de la gauche de gauche actuellement essoufflées, je suis plutôt optimiste.

Pratiques : Comment passer de la plainte à l’offensive ?

La santé est un lieu décisif : c’est une branche professionnelle dans laquelle les personnels ont un statut particulièrement construit, certes mis en cause par des embauches de contractuels et par la dictature bureaucratique des Agences Régionales de Santé (ARS), mais c’est sans commune mesure avec la dictature des groupes capitalistes sur les salariés du privé. Il y a dans la fonction publique hospitalière et dans l’exercice libéral de la santé des possibilités d’auto-organisation, de refus collectif, en s’appuyant collectivement sur les droits. Il y a une responsabilité des soignants, des enseignants et d’autres professionnels qui bénéficient d’une moindre pression du capital, de sortir de la plainte, de montrer que – quand on est moins sous la pression du capital – on travaille mieux, on est plus heureux. Le rôle du syndicalisme de santé serait que les travailleurs s’auto-organisent pour produire selon leurs règles déontologiques. Il est possible de sortir la production de soins des griffes du capital. On l’a fait de manière massive autrefois : rappelez-vous le conflit qu’il a fallu pour changer le statut des hospitaliers dans les CHU dans les années soixante, et le conventionnement de 1961 n’a pas été acquis sans luttes. Aujourd’hui, tout ça fait partie du paysage, mais ce qui manque c’est une bagarre pour la hausse massive du taux de cotisation maladie. On ne double pas un taux de cotisation, comme ça a été le cas entre 1945 et la fin des années 1970, sans se battre en permanence pour l’obtenir, et c’est cette bataille qu’il faut reprendre car c’est ce doublement du taux qui a permis la création d’une médecine ambulatoire et hospitalière, avec une forme de bonheur des professionnels.

Pratiques : On a l’impression que désormais, les soignants travaillent pour rembourser la dette publique.

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