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Une adhérente : « J’adore ce témoignage de Mara Goyet qui a changé ma façon de voir les momies dans les musées… »

, par Mara GOYET

La bénédiction de la momie Ötzi

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Jamais je n’aurais osé lancer une telle discussion en classe. Mais les élèves d’une de mes 6ème en ont décidé autrement. Vendredi après-midi, la fatigue, le soleil. Je prends un quart d’heure pour parler d’Ötzi, la momie.  De la manière dont les archéologues ont analysé chaque parcelle de son corps, chaque pollen, chaque mèche de cheveux, os, tatouage pour retracer sa vie. Un élève me demande si l’on peut voir cette momie. Et là, c’était parti…

Un vrai débat comme on en rêve (mais qui est en général trop formaté ou trop bordélique en cours, il est difficile de trouver le bon équilibre entre le préparé et la spontanéité). De l’enseignement moral et civique de luxe. C’était absolument parfait. D’autant plus parfait que c’était totalement imprévu et improvisé.

Peut-on exposer un corps humain dans un musée ? (on comprend aisément pourquoi, de moi-même, je n’aurais pas lancé à la tronche de petits 6ème un truc aussi glauque. Mais puisqu’ils y tenaient.)

Je les ai laissés faire. Ma seule exigence fut de leur demander de se lever quand ils prenaient la parole (ça évite de parler pour ne rien dire).  Dans le plus grand silence (vendredi, 16h40 !), la plus grande concentration, ils ont analysé la question. Une élève : « je suis partagée. Ce qui est plutôt une bonne chose pour un débat » (waouhhh). Un autre :  » il y a plusieurs sortes de curiosité : celle pour l’histoire et puis celle qui est malsaine ». Un autre :  » c’est important de voir les choses en vrai. Sur un téléphone ça ne veut rien dire. » Une autre : « ça dépend. S’il a eu un enterrement et tout, ça va. Mais s’il va directement dans le musée ça ne se fait pas ». Un autre, mélancolique : « je n’aimerais pas être tout nu dans une vitrine et que l’on me regarde ». Un autre :  » je suis fan de Louis XIV mais je n’aimerais pas voir son corps ». Un autre : « seuls les historiens devraient avoir le droit de le voir ». Une autre : « je ne vois pas pourquoi. Ça nous intéresse tous ». Un autre : « peut-être que des enfants vont se moquer. Mais bon ce n’est pas pour les enfants, ça ». Une autre : « à cette époque, on l’a vu en cours, ils prenaient soin de leurs morts, il faut donc l’enterrer. C’est pas comme pour Lucy ». Un autre : « une momie et un squelette c’est différent ». Etc, etc…

Ça sonne. Je les félicite à mort. Je leur promet de leur raconter l’histoire de Minik l’esquimau la semaine prochaine. Et de continuer la discussion. Je suis vraiment émue. Et accablée : ne passent-ils pas leur temps en sous régime dans notre système ? Est-ce bien à eux que l’on demande de valider des items du type : « reproduire un document sans erreur et avec une présentation adaptée » ? Quelle compétence sera à même de rendre compte de la puissance de leur curiosité, de la ferveur de leur questionnement, de leur aptitude à manipuler des concepts et notions ultra difficiles ? Et pourtant, un regard sur le tas de copies prouve qu’il y a aussi tant à faire du côté de la rédaction, de l’orthographe, de l’apprentissage.

Blaise Pascal : « Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. Les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ? « .  Dans la vérité, dans la morale et…dans la pédagogie. Sauf quand vient la bénédiction de la momie !

A propos de l’auteur

Capture« Je suis professeur d’Histoire-Géographie (et d’Education civique !) depuis dix-sept ans. Après dix ans passés à Saint-Ouen (93), j’enseigne maintenant à Paris. J’ai écrit, entre autres, quatre livres consacrés au collège  : Collèges de France (Fayard, 2003, Folio 2004), Tombeau pour le collège (Flammarion, 2008), Collège brutal (Flammarion, 2012) et Jules Ferry et l’enfant sauvage (Flammarion, 2014). J’écris aussi des articles pour la revue Le Débat (Gallimard).
Sous le charme du fait divers (Stock, 2016) est mon dernier livre. »

Le blog de Mara Goyet Alchimie du collège, chronique d’une utopie chaotique