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29 mai 2016, par Mara GOYET

Danser en cours, démagogie ou pédagogie ?

Ça a commencé un peu par hasard. C’était le vendredi après-midi, une veille de vacances scolaires. Nous avions bien travaillé. Et je leur ai proposé : « vous n’avez pas envie de danser ? 10 minutes ? ». Ça a incroyablement bien marché. Toute la classe  (ou presque) s’est levée, toute saturday-night-fever-1977-001-john-travolta-hall-of-mirrorsla classe a dansé (j’ai projeté des chansons de Just Dance, avec musique et chorégraphies).

J’ai vu mes élèves épanouis comme jamais. Joyeux, libres, rayonnants, gracieux, drôles, incroyablement vivants. En sortant, ils avaient l’air si contents. Si sincèrement heureux. J’avais l’impression de les connaître,  de les comprendre mieux. On avait rassemblé quelque chose qui était, contre-nature, divisé (l’esprit et le corps).

A la rentrée, nous avons recommencé à nous asseoir. C’est évidemment plus pratique pour étudier le Concile de Trente. Les Assis. Rimbaud me vient toujours à l’esprit : « Ils ont greffé dans des amours épileptiques /Leurs fantasque ossature aux grands squelettes noirs /De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques /S’entrelacent pour les matins et pour les soirs ! ». La classe était sérieuse mais sans cesse demandait : « on pourra recommencer ? ». A danser.  Je leur ai expliqué qu’on avait un programme à faire, que ce n’était ni le lieu ni le sujet. Que je n’étais pas vraiment payée pour faire ça. Et qu’est-ce qu’ils diraient ? La direction.  L’Inspection.  Leurs parents.

Démon de la pédagogie. Spectre de la démagogie. J’ai réfléchi. Le vendredi après-midi, 5 minutes avant la sonnerie, après 6 heures de cours assis, est-ce vraiment interdit ? Mais ce que j’ai réfléchi ! Les assis. Le corps contrit. Contraint.  C’est de la folie. Mais bon, qu’en aurait pensé Jules Ferry ? J’ai fait de savant calculs :  si on fait ça 10 fois 5 minutes, il me reste la possibilité, pour me racheter, pour me faire pardonner, de leur rajouter une heure de cours, histoire de compenser le manque à enseigner.

Voilà, maintenant,  tous les vendredis, 5 minutes avant la sonnerie, on range les affaires. Et l’on danse. La salle pue ensuite l’hyper-mouflon mais c’est la fin des cours.  Non seulement, ils sont heureux mais cela change totalement l’ensemble de l’heure qui précède. On sait comment cela va se terminer et l’Edit de Nantes en fin de journée, la cantine à peine digérée, enfermés à 30 par plein de degrés, c’est, étrangement (?) mieux expliqué, étudié, assimilé. Mais je sens, menaçant, planer le nuage de la démagogie. Enfin, puisque ça marche … Je doute, je culpabilise (la prof que j’étais il y a 15 ans n’aurait pas eu de mots assez durs pour qualifier ce type d’entreprise). Puis je tranche. Merde, je n’ai pas de leçon à recevoir en matière de cours érudits. L’instinct : on danse (enfin, moi je me retiens)(pour combien de temps ?).

Et si c’était ça, aussi, la liberté pédagogique ? A moins que ce soit de la velléité démagogique. A moins que le problème ne se pose pas en ces termes ? (ce que je crois).

« Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage… » écrivait Rimbaud. Pas sûr…

A propos de l’auteur

Capture« Je suis professeur d’Histoire-Géographie (et d’Education civique !) depuis dix-sept ans. Après dix ans passés à Saint-Ouen (93), j’enseigne maintenant à Paris. J’ai écrit, entre autres, quatre livres consacrés au collège  : Collèges de France (Fayard, 2003, Folio 2004), Tombeau pour le collège (Flammarion, 2008), Collège brutal (Flammarion, 2012) et Jules Ferry et l’enfant sauvage (Flammarion, 2014). J’écris aussi des articles pour la revue Le Débat (Gallimard).
Sous le charme du fait divers (Stock, 2016) est mon dernier livre. »

Le blog de Mara Goyet Alchimie du collège, chronique d’une utopie chaotique