A lire sur le site Revue Ballast.

Maria Candea est enseignante-chercheuse en linguistique et sociolinguistique à l’université de Paris 3 (Sorbonne Nouvelle) et membre du comité de rédaction de la revue électronique GLAD ! — sous-titrée Recherche sur le langage, le genre et les sexualités. Pour cette chercheuse engagée, longtemps militante dans l’association féministe Mix-Cité, les convictions politiques sont parfaitement compatibles avec la recherche, à condition d’être réinterrogées en permanence. Quoi de plus normal que d’interroger politiquement un objet politique, le langage ? Oui, un objet politique, historique et social. Sait-on assez que le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin ? Que l’Académie française, qui assure décréter ce qu’est le « bon français », est pour l’essentiel composée d’absentéistes ? Que les citoyens ont un mot à dire sur les choix qui gouvernent notre orthographe ? 

Les membres de l’Académie française ont rendu hommage à Simone Veil, en parlant de leur « confrère décédée ». Ils ne vont pas jusqu’à dire « consœur », mais ils accordent au féminin ! Un grand pas en avant depuis la notice d’Assia Djebar, entièrement rédigée au masculin1… Dans le même temps, le Premier ministre lance un « Madame le ministre », au JT de France 2. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ça montre que, petit à petit, les gens prennent conscience du fait que le langage est politique. Le fait que l’Académie française n’ait pas osé masculiniser Simone Veil (et ait corrigé presque en cachette la notice d’Assia Djebar !) montre qu’ils sont forcés de s’adapter à une certaine évolution politique — pour le coup, on peut accorder au masculin, vu la présence masculine et l’idéologie masculiniste de l’Académie ! C’était sans doute difficile de masculiniser une figure féministe comme Simone Veil… Quant à Édouard Philippe, en disant « Madame le ministre », il affiche certaines positions politiques. Quand quelqu’un comme lui, de son âge, de sa génération, emploie le masculin pour parler d’une femme ministre, c’est forcément un choix, une condescendance délibérée. Cela montre que, pour lui, être ministre reste un métier traditionnellement masculin : on accepte les femmes mais on les garde sur des strapontins.

Cette sortie n’a pas relancé les débats sur la féminisation, contrairement au fameux « Madame le Président » lancé à l’Assemblée nationale, en 2014, à Sandrine Mazetier2

« J’en veux à l’Académie française de diffuser ces messages sexistes, conservateurs, réactionnaires. »

Ce n’est pas un sujet nouveau. Les débats, on les a eus ; les arguments sont connus. Maintenant, les gens prennent position. Tout le monde ne prend pas les mêmes positions sur l’égalité et d’autres sujets politiques : pourquoi serait-on d’accord sur le langage ?

Vous avez co-écrit3 un ouvrage, L’Académie contre la langue française, qui est une attaque en règle contre l’Académie, son ignorance et ses nuisances. Pourquoi tant de haine ?

Alors, haine… Oui, si quand même, c’est de la haine ! (rires) Avec le temps, l’Académie française a bien réussi sa politique de communication, si bien qu’il y a encore beaucoup de gens qui pensent que c’est à l’Académie de dire comment on doit parler. Pour ma part, je ne leur reconnais aucun rôle, aucune légitimité — mais il y a tellement de gens qui pensent qu’ils sont légitimes que je leur en veux de diffuser ces messages sexistes, conservateurs, réactionnaires.

En vous lisant, on se rend compte — et c’est frappant — qu’on a effectivement tendance à penser que l’Académie française est légitime à parler de langue française, alors qu’on ne sait pas grand-chose de cette institution. C’est peut-être représentatif d’un rapport de confiance spontanée et aveugle envers les institutions…

Oui, on pense spontanément que l’Académie française est légitime à parler de langue française, alors que c’est vraiment une position usurpée. Il n’y a aucun linguiste parmi eux ! Ils ne sont pas du tout cooptés sur la base d’une quelconque formation linguistique. Il y a par exemple Valéry Giscard d’Estaing. En quoi serait-il légitime à dire quelque chose sur la grammaire ? Mais l’incompétence des académiciens remonte bien plus loin. Selon ses premiers statuts, à sa création, l’Académie était censée faire un Dictionnaire, une Grammaire, une Poétique et une Rhétorique. En presque quatre siècles, ils ont bouclé à peine huit éditions de leur dictionnaire et ont édité une seule grammaire, en 1930… immédiatement tournée en ridicule par les linguistes à cause de sa piètre qualité.

Lire la suite sur le site Revue-Ballast