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Sandra Jovchelovitch, professeur de psychologie sociale et directeur du MSc en psychologie sociale, London School of Economics, Angleterre.

 

La production et la circulation de formes symboliques constituent des phénomènes centraux dans la recherche en sciences sociales et les psychologues sociaux ont plus particulièrement étudié les processus par lesquels le sens est construit, renforcé et transformé dans la vie sociale. L’intérêt pour la fonction symbolique a permis l’émergence de nouveaux courants de recherche conceptuel et empirique dédiés à la compréhension de l’engagement des individus quand ils construisent du sens sur le monde dans lequel ils vivent et communiquent avec d’autres à ce sujet. Les travaux de Moscovici sur les représentations sociales ont réinstauré le besoin de comprendre les processus représentationnels et leur pouvoir dans la construction de la réalité (Moscovici, 1976). Dans la même veine, Jodelet (1991, 2002) et Marková (2000, 2003) ont réorienté l’attention sur la dimension symbolique des représentations et sur les processus dialogiques à l’origine de leur formation.

Alors que cette tradition de recherche est fortement articulée aux aspects symboliques et communicationnels des représentations, une tendance demeure qui conçoit les processus représentationnels en termes uniquement cognitifs comme si tout ce qui importait dans l’effort représentationnel était la tentative de re-présenter le monde extérieur. Cet accent mis sur la fonction représentationnelle comme réplique mentale ou reflet du monde extérieur a alimenté une position dont la conséquence la plus radicale a été le rejet de la notion de représentation. On trouve l’origine de ce point de vue dans l’ouvrage influent de Rorty (1979) Philosophy and the Mirror of Nature. Rorty y indique que la représentation circonscrit notre conception du savoir, partant l’idée que « savoir, c’est représenter exactement ce qui se trouve à l’extérieur de l’esprit ; comprendre les possibilités et la nature du savoir, c’est comprendre la façon dont l’esprit est capable de construire de telles représentations ». De plus, Rorty précise que l’intérêt principal de la philosophie a été d’établir une théorie générale des représentations « divisant la culture en domaines représentant bien la réalité, domaines la représentant moins bien et enfin domaines ne la représentant pas du tout (malgré leur prétention à le faire) » (Rorty, 1979, p. 3).

Il ne faut pas seulement comprendre la critique de telles conceptions du savoir et des représentations, il faut encore saisir combien elle est nécessaire. Elle renvoie à une critique des philosophes du xviie siècle tels que Locke et Descartes qui ont tenté d’établir la suprématie de l’esprit et des processus afférents à la fois désincarnés et a-sociaux, séparant les processus mentaux de la réalité des gens et du monde. Moins évident, cependant, le fait que la critique des représentations proposée par ces philosophes devrait amener à un rejet absolu des représentations. On se demande ce que signifie un rejet des représentations. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de sujet connaissant ? Notre connaissance du monde est-elle immédiate, c’est-à-dire qu’elle ne transiterait pas par des processus physiques et sociaux? La critique, voire le rejet, de concepts mène-t-elle au déni de l’existence ontologique des phénomènes ? Ces questions sont restées sans réponses dans les travaux qui ont suivi l’affirmation de Rorty sur les représentations. De manière ironique, le rejet du phénomène des représentations et de la conceptualisation proposée par les philosophes du xviiesiècle suggère qu’au lieu de triompher des limites des théories cartésiennes de l’esprit et des représentations, ce travail est en fait articulé aux propositions de Descartes sur l’esprit et les représentations. L’erreur a consisté à ne pas suivre les courants théoriques issus d’une opposition directe avec les théories cartésiennes de l’esprit, courants qui ont démontré de manière convaincante que : et l’esprit et les représentations sont des phénomènes sociaux et symboliques (Marková, 2004 ; Valsiner et Van der Veer, 2000).

Dans ce bref article, je désire rétablir ces courants conceptuels de façon à souligner que les processus représentationnels ne peuvent être compris en dehors des circonstances psychosociales et historiques qui les ont vues naître. Qu’il y ait, sans aucun doute, dans la genèse des représentations une fonction épistémique qui cherche à connaître le monde extérieur est une chose. L’analyse des représentations va cependant au-delà puisqu’elle implique des relations dialogiques d’une part (rendant compte de sa genèse) et la fonction d’expression qui travaille les êtres psychologiques dont les identités et l’existence sociale font partie intégrante des processus représentationnels d’autre part. L’emphase sur la dimension du logos comme miroir du monde a oblitéré les dimensions subjectives et inter-subjectives des représentations qui sont à la base de leur fonction symbolique. Cela est déjà clair dans la psychologie du développement de Piaget ou de Vygotsky comme dans la psychologie sociale de Mead ou de Moscovici. Ces auteurs soulignent que le statut des représentations est à la fois épistémique, social et personnel et que l’appréciation de ces trois dimensions explique pourquoi les représentations ne sont pas une copie du monde extérieur mais bel et bien une construction symbolique. Plutôt que de renvoyer à une réplique du monde qui attendrait d’être cognitivement intégré, les représentations renvoient à des actes d’engagement, un mode de relation au monde extérieur. C’est dans la psychologie sociale et celle du développement, relatives aux relations soi/autrui, que l’on trouve la genèse qui peut réinsérer les fonctions dialogiques et expressives ainsi que la fonction épistémique intrinsèques aux formes symboliques, dans les processus représentationnels.

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