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logo hospimediaA lire sur Hospimédia : une interview de Gisèle Apter, pédopsychiatre, présidente de la Société d’information en psychiatrie

« Il faut reconnaître la pédopsychiatrie comme une spécialité à part entière ! »

Publié le 07/10/16
Gisèle Apter

État des lieux de la pédopsychiatrie en France avec Gisèle Apter, présidente de la Société d’information en psychiatrie (SIP). Pédopsychiatre, chef de l’unité de psychiatrie périnatale d’urgence mobile en maternité à l’hôpital Erasme, à Antony (Hauts-de-Seine), elle dirige des recherches en psychiatrie et psychopathologie.

Hospimedia : « Quel état des lieux dressez-vous de la pédopsychiatrie en France ?

Gisèle Apter : La pédopsychiatrie est en France majoritairement publique. Il y a très peu de pédopsychiatres libéraux. C’est dû notamment au fait qu’elle ne soit pas reconnue comme une spécialité à part entière mais comme une sous-spécialité de la psychiatrie. Cela ne permet pas de justifier la tarification d’un acte particulier et c’est donc un frein au développement de l’activité privée en pédopsychiatrie. Cette dernière s’exerce donc à l’hôpital, essentiellement en ambulatoire, puisque c’est majoritairement dans le milieu de vie du patient que s’exerce la pédopsychiatrie. Parallèlement, le nombre de pédopsychiatres diminue car le nombre de psychiatres en général diminue. Même avec un relâchement du numerus clausus, nous n’aurons pas d’augmentation significative avant dix ou quinze ans, le temps qu’une nouvelle génération soit formée. Alors que la demande a, elle, doublé en quinze ans. Et la répartition des pédopsychiatres est très inégale sur le territoire mais tend à s’harmoniser, dans le sens où tous les territoires tendent à être saturés. Si l’on prend l’exemple le Nord-Pas-de-Calais, de gros efforts ont été fait, notamment en péréquation, malgré des difficultés anciennes. Le territoire est donc mieux pourvu globalement en pédopsychiatres mais si vous sortez de Lille même l’offre est beaucoup moins riche.

« On oscille donc à l’échelle nationale entre deux jours et dix-huit mois d’attente pour obtenir une prise en charge. »

H. : Quels sont les impacts de cette disparité ?

G. A. : Dans un service ayant plusieurs unités, les tous petits peuvent espérer attendre dix ou quinze jours et les adolescents trois ou quatre semaines, ce que l’on estime comme un délai raisonnable. Mais pour un enfant de huit ou dix ans présentant des troubles de l’apprentissage scolaire, ça peut durer dix ou douze mois ou plus. Bien sûr, un enfant qui évoquera la volonté de mettre fin à ses jours sera pris en charge d’emblée mais pour les cas plus discrets ça peut être très long. Cette attente est un problème terrible pour les enfants concernés et leurs proches, comme pour les soignants. Par ailleurs, pour former des pédopsychiatres, il faut des médecins universitaires. Or ils sont une quarantaine en France pour une bonne centaine en psychiatrie adulte. Il n’est pas obligatoire d’avoir un pédopsychiatre universitaire dans chaque faculté de médecine, alors les doyens font des choix. Et pour différentes raisons, allant du prestige à la rentabilité, la pédopsychiatrie est souvent jugée moins porteuse. Pour autant, de l’étranger la pédopsychiatrie hospitalière française est souvent vue comme un modèle d’exemplarité. Nous sommes saturés, certes, mais du point de vue de nos confrères américains, nous avons le mérite d’exister. Et puis, si la recherche fondamentale en pédopsychiatrie n’est pas à la hauteur de la quantité de personnes concernées, en vingt ans de pratique, en se basant sur des données cliniques, nous avons considérablement avancé.

H. : Quel jugement portez-vous sur l’action politique de ces dix dernières années ?

G. A. : La psychiatrie dans son ensemble a toujours été le parent pauvre des réformes de santé. Elle est soit oubliée, soit prise en compte un peu malgré elle, comme dernièrement avec l’intégration, souvent forcée, aux groupements hospitaliers de territoire (GHT). Encore une fois, ça n’a pas été pensé pour la psychiatrie et ses spécificités. Depuis longtemps, nous attendons quelqu’un qui s’intéressera réellement à la psychiatrie. Cela n’a pas été le cas pour ce Gouvernement, même s’il a moins malmené l’hôpital que ses prédécesseurs. Une des difficultés propres à la pédopsychiatrie, c’est la multiplicité des lieux de décisions ayant un impact sur sa pratique. Il y a certes la politique de santé mais aussi la politique universitaire et de recherche ou de la jeunesse et de l’enfance, qui ont des répercussions sur la pédopsychiatrie. Les difficultés actuelles tiennent par exemple en partie au délitement de la coorganisation de la prise en charge, sous la majorité précédente : réduction des moyens et du rôle du milieu associatif, des réseaux d’aide d’éducation périscolaires qui servaient d’appuis aux personnes vulnérables, notamment dans les quartiers difficiles. Les psychiatres et pédopsychiatres ont eu beaucoup d’espoir au début de ce mandat, pour au final, être plutôt déçus. Malheureusement, la temporalité de la politique n’est pas celle de la pédopsychiatrie, dont les effets ou les effets de son absence, se feront ressentir bien après que les mandats politiques soient achevés.

« Au regard du nombre de malades pris en charge, la recherche est dix fois moins développée que pour tout autre domaine médical. »

H. : Quelles solutions voyez-vous pour améliorer la place et les moyens donnés à la pédopsychiatrie ?

G. A. : Il y a des choses qui doivent changer sur l’organisation de la prise en charge. Nous devons passer d’une prise en charge globale à une prise en charge plus séquencée, pour faire face à la saturation de nos services. Ensuite, il faut que la pédopsychiatrie soit, comme en Belgique, reconnue comme une spécialité à part entière. Il ne devrait plus y avoir de faculté de médecine sans filière pédopsychiatrique. Il faut également construire une véritable recherche en pédopsychiatrie, comme d’ailleurs en psychiatrie, et accepter que celles-ci ne fonctionnent pas comme les autres filières de la recherche médicale. Au regard du nombre de malades pris en charge, la recherche est dix fois moins développée que pour tout autre domaine médical. Il faut aussi favoriser les initiatives de rapprochement locales entre les acteurs, les laisser s’organiser, notamment dans le cadre des communautés psychiatriques de territoires (CPT). Enfin, se pose la question de la considération médiatique et sociale de la psychiatrie en général et de la pédopsychiatrie en particulier car ces pathologies relèvent encore du tabou. Des parlementaires britanniques ont récemment révélé leurs passés faits de dépressions, d’alcoolisme ou de tendances suicidaires et, loin de détourner d’eux l’opinion publique, cela a renforcé leur popularité. Car si personne n’en parle, beaucoup sont concernés. »

Quelques chiffres

Selon la Drees, en 2014, la pédopsychiatrie comptait 2 257 lits sur le territoire, dont 1 635 dans le service public, 397 dans le secteur privé non lucratif et 225 dans le secteur privé lucratif.
L’activité ambulatoire en pédopsychiatrie comptait 4,6 millions d’actes dont 4,05 millions dans le secteur public et 599 830 dans le secteur privé non lucratif. « D’après Profil médecin, nous serions un peu moins de 700 aujourd’hui avec un prévisionnel de moins 27 % à l’horizon 2030. Pour donner une idée de comparaison, on compte 8 000 pédiatres ayant une évolution de plus 5 % à l’horizon 2030 et pour 15 171 psychiatres pour adultes aujourd’hui, avec une évolution à 2030 de plus 7 %. Oui, la situation est critique », estime Gisèle Apter.

Propos recueillis par Bruno Decottignies