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A lire sur le site NeuroScoop.net, publié le 30 septembre 2015

Oliver Sacks n’est plus

Par le Dr Catherine Thomas-Antérion (Lyon – Caluire)

Oliver Sacks (né le 9/07/1933) nous a quittés le 30/08/2015 des suites d’un mélanome. Il a livré encore le 16 août un article témoignage poignant dans le New York Times sur sa fin de vie lucide : « je vois la mort en face ».

Il était fasciné par le monde, « celui construit par notre cerveau », et se décrivait volontiers à la fin de sa vie comme un « vieux juif athée ». Il se savait dépendant de l’écriture et de la natation (lire et nager disait Erasme pour définir un homme complet).

Migraineux, il décrivit mieux que personne ce qu’est l’expérience hallucinatoire et ne cacha pas qu’il prit pendant une courte période dans les années 60, des amphétamines. Il avait il y a quelques années, fait son coming out. Depuis quelques jours, sa biographie est exposée ici et là et libre à vous d’essayer ou non d’en savoir plus sur l’homme et ce qu’il pensait de la culture ou de la spiritualité, ce qu’il disait sur William Blake qu’il connaissait si bien ou ce que contenait son site web.

Peut-être, est-il tout de même intéressant de rappeler qu’il était né à Londres (so british par certains aspects), de parents médecins (sa mère était chirurgienne), qu’il fut évacué de Londres à l’âge de 6 ans pour échapper au Blitz, poursuivit des brillantes études au Queen’s Collège d’Oxford et exerça la neurologie dès 1966, à New-York et enseigna notamment à l’Université de Colombia.

Il travailla auprès des Petites Sœurs des pauvres ou dans son cabinet new-yorkais et consacra beaucoup de temps à ses livres.Ceux-ci sont très difficiles à classer. Ils sont des ouvrages de « vulgarisation scientifique », terme auquel nous préférons diffusion des savoirs. Olivier Sachs a d’ailleurs reçu en 2001 le prix Lewis Thomas, qui récompense les écrivains scientifiques.

Nul doute que ces ouvrages contribuent à faire connaître certains aspects de la « behavioral neurology » et de la neuropsychologie comme l’agnosie visuelle dans l’histoire culte L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1985), ou le chirurgien frappé par la foudre qui devint musicien de Musicophilia (2009).

En 1993, Peter Brook mit en scène aux Bouffes du Nord puis en tournée, L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau dans une succession éblouissante de personnages dont l’histoire est basée  sur les patients  décrits par Sachs, atteints de troubles neuropsychologiques à la suite d’une maladie, d’un accident ou d’un traumatisme. Quatre acteurs jouèrent alternativement malades et médecins : David Bennent, Maurice Bénichou, Sotigui Kouyaté et Yoshi Oïda. A partir d’un texte non-théâtral, les comédiens jouaient avec les codes de la théâtralité. Sous la forme d’une observation clinique, l’auteur puis sous la forme d’une consultation, le metteur en scène traduisaient d’une part les symptômes dus à la défaillance du cerveau et d’autre part les rapports nouveaux du sujet à son environnement (après une agnosie, une négligence, etc.). Les spectateurs étaient fascinés et désorientés. Un peu plus tard, Peter Brooks s’intéressa aussi « aux personnages » de Luria, auteur magnifique auquel Sachs s’est référé régulièrement.

Si la plupart de ses livres s’inspirent de la méthode scientifique du cas unique, ils sont emprunts d’autre chose. Il s’agit bien de l’œuvre d’un écrivain romanesque. Beaucoup de ces brèves sont très proches de nouvelles (Sachs parlait parfois de contes comme pour Luria).

Sachs se considérait souvent comme romantique (voir la notice nécrologique publiée dans Le Monde, le 1er septembre). C’est probablement une des raisons qui poussa certains à décrier ses publications « pas assez scientifiques » ou pas seulement.
L’auteur avait comme nul autre pareil, la capacité à écrire des histoires qu’il hissait au rang de paraboles. Parabole sur le rapport entre perception, émotion et cognition sociale. Il magnifiait notamment les capacités d’adaptation des humains à de nouveaux rapports au monde et à de nouvelles perceptions intimes.

Il a rendu notre métier sympathique aux yeux du grand public. Il a peint la figure du neurologue comme curieux, empathique, féru de sciences et garant d’une certaine idée de la médecine. Il nous a légué la capacité de transformer des anecdotes en témoignages et de nous rappeler qu’être littéraire et scientifique n’est pas incompatible pour être soignant.

Relisons-le et continuons à le faire lire à nos étudiants : « La médecine est un art. L’art de l’observation et de la description, l’art de la relation avec le patient. Il faut que cet art résiste à l’invasion de la technologie, et au danger qui consiste à traiter les patients comme de vulgaires paquets passés sous un scanner et non comme des êtres vivants. C’est négatif aussi pour les médecins, réduits au statut de machines à diagnostic. Nous devons humaniser la technologie avant qu’elle nous déshumanise. La science ne doit pas se départir de l’art, de la poésie. »

Pour en savoir plus sur Oliver Sacks, écouter les trois émissions que lui consacre Jean-Claude Ameisen dans son émission sur France Inter « Sur les épaules de Darwin »