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Par Rémi Bailly, à lire sur Cairn.info.
Rémi Bailly est pédopsychiatre. Il travaille en tant que médecin-assistant à la clinique Georges Heuyer (Fondation santé des étudiants de France) à Paris.

Le jeu est une notion centrale dans l’œuvre de Winnicott. Celui-ci considère que ce qui fait que l’enfant est capable de jouer revient à questionner « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » (Winnicott, 1971). Tout au long de son œuvre, Winnicott se positionne très clairement comme héritier des thèses freudiennes et intègre à sa pensée les avancées théoriques de M. Klein. Mais il se démarque de cette dernière notamment par rapport à la question du jeu qui n’est pas, selon lui, uniquement le reflet des représentations internes de l’enfant mais témoigne aussi de l’impact de l’environnement sur son développement. Les élaborations théoriques de D.W. Winnicott sont largement influencées par celles de M. Klein. Aussi nous semble-t-il essentiel d’évoquer la conception du jeu pour M. Klein, afin de saisir dans quel contexte s’inscrit la pensée de Winnicott.

Pour Melanie Klein, le jeu est un moyen thérapeutique

M. Klein a revendiqué la mise en place de la technique de l’analyse par le jeu et, par là même, la technique d’analyse des enfants (Klein, 1993) qui consiste à interpréter le jeu d’un enfant comme on interpréterait un rêve. Elle utilise le jeu comme médiation thérapeutique : une façon de parler et d’associer librement. Elle le considère comme un moyen d’accès aux représentations internes, symboliques, de l’enfant.

Avec M. Klein, la psychanalyse interroge le jeu de l’enfant, qui ne peut plus être considéré comme une activité futile ou uniquement récréative. Le jeu apparaît tout à la fois comme une mise en scène des tensions psychiques de l’enfant et comme un moyen thérapeutique, dans le cadre du transfert. Malgré l’importance qu’elle confère au jeu de l’enfant, elle ne tente pas de le définir en tant que tel. Devons-nous en conclure que jouer est en tout et pour tout une expression des contenus psychiques de l’enfant ?

Si M. Klein se limite à cet aspect du jeu, c’est parce qu’elle considère que sa technique de l’analyse par le jeu est un équivalent de la psychanalyse d’adulte. En ce sens, elle se réfère très explicitement à S. Freud : il s’agit dans le cadre de la cure de permettre un transfert qui témoigne de la réalité psychique interne du patient. Afin que ce transfert soit possible, il convient de mettre en place un cadre thérapeutique, c’est-à-dire de faire en sorte que les éléments de la réalité du patient n’interviennent pas directement sur la cure. Cette réalité n’est prise en compte qu’à travers la subjectivité du patient. Ceci explique, au moins en partie, pourquoi M. Klein ne s’intéresse qu’à cette part du jeu qui représente les contenus psychiques conscients et inconscients des enfants.

Pour Winnicott, le jeu est spontané et universel

Winnicott ne se contente pas de cette conception du jeu pour deux raisons : en tant que pédiatre, il reçoit des parents et des enfants, dont des nourrissons accompagnés de leur mère, et en tant que psychanalyste, il prend en cure des patients dont certains sont psychotiques. Cette double expérience l’a conduit à tenir compte de l’environnement du nourrisson dans la genèse de son développement psychique. Il considère, parce qu’il a pu l’observer, que le jeu de l’enfant est spontané et universel. Il inverse la proposition des psychanalystes qui l’ont précédé : si le jeu est pour eux un moyen thérapeutique, lui soutient que le jeu est un tout qui a des vertus thérapeutiques en soi. Le jeu n’est plus uniquement un contenu mais aussi un contenant. La psychothérapie et la psychanalyse ne feraient qu’utiliser les potentiels du jeu. Pour comprendre ce point il nous faut aborder les concepts d’objets transitionnels et d’espace potentiel que Winnicott a élaborés.

L’objet transitionnel est la première possession « non-moi » du nourrisson. Cela est complexe à saisir, car Winnicott considère que le nouveau-né ne perçoit pas sa mère comme distincte de lui. Au contraire celle-ci serait, du point de vue du nourrisson, comme un prolongement de lui-même. Une mère « suffisamment bonne », qui prodiguerait de bons soins à son nourrisson, lui permettrait de vivre dans l’illusion de « toute-puissance ». Cette « illusion », où réalités interne et externe ne sont pas encore clairement distinctes pour le nourrisson, autorise des expériences « intermédiaires », en particulier celle de posséder un objet transitionnel qui n’est ni la mère réelle, ni sa représentation interne, mais un peu des deux. À ce stade, le nourrisson ne peut accepter de la réalité que les objets qu’il crée (qui correspondent à ses besoins). Il est entièrement dépendant de sa mère ; si cette dernière ne lui apporte pas ce dont il a besoin, il perd le sentiment d’exister. L’objet transitionnel lui permet d’accepter l’absence de la mère et lui donne la possibilité d’avoir le sentiment d’exister malgré ses absences. De cette façon, le nourrisson peut accumuler des expériences de vie sans sa mère et sans se trouver en danger. L’objet transitionnel autorise ce jeu, qu’il peut soumettre à sa « toute-puissance », de la présence ou de l’absence de sa mère. Sans être la mère réelle, ni sa représentation interne (qui présuppose la capacité d’élaborer l’absence), l’objet transitionnel est tantôt l’un tantôt l’autre, à la guise du nourrisson. En ce sens, Winnicott a pu dire que le nourrisson joue dès qu’il est capable de posséder un objet non-moi.