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Cet article est aussi publié dans le bulletin #122 de la FOF (réservé aux adhérents).

Week-end au Mans

Le Mans, samedi 16 novembre 2014. Les Journées d’Etudes en région, organisées par nos collègues de FOF-Pays de Loire nous ont sorti de notre sud natal. «Adolescence : Pas sage !» Un programme alléchant, des signifiants qui s’emmêlent, dont les échos tintent déjà à nos oreilles.

Marseille-Le Mans c’est du direct. Après 5 heures de TGV, emmitouflés dans nos manteaux, nous débarquons sur l’esplanade glaciale de la gare. Pas de temps à perdre. Outre la journée FOF, cette jolie ville accueille ce même week-end la 25e édition du Forum Philo «Le Monde le Mans» (1), dont le thème central est «Repousser les frontières ?»… Et ça nous va bien.

Comment résister au plaisir de partager ce qui a pu faire écho entre ces deux temps forts, et citer un extrait de l’argumentaire de ce forum, signé par Jean Birnbaum (2) : «…le 25e Forum Philo Le Mans tentera de mettre des mots dessus, pour penser à nouveaux frais la «frontière» sous ses multiples formes : frontières des états, de la nation et du politique, mais aussi frontières de l’art, du texte et du numérique, frontières du corps et du vivant, et bien sûr frontières culturelles et linguistiques.»

Quel que soit le territoire sur lequel elle se trouve tracée, la frontière représente une réalité profondément ambivalente, elle est à la fois ce qui rassemble et ce qui exclut. D’un côté, une ligne qui libère, au point qu’on voudrait pouvoir en repousser les limites ; de l’autre, un mur qui tue, une réalité repoussante…

Alors, comment concevoir des frontières vivables ?

Peut-être, justement, en misant sur la multiplicité des frontières, dira Barbara Cassin en ouverture du Forum. Il y a plusieurs types de frontières (celles des états, des nations, des langues…) et il faut tirer profit de leur non-coïncidence pour préserver ce que Hannah Arendt nommait la «chancelante équivocité du monde». »

Cette question des frontières sera le trait d’union avec les J.E. en région et un passage idéal pour rejoindre dès le lendemain matin la salle des concerts.

« Adolescence : Pas sage ! »

« Passage obligé entre l’enfance et l’âge adulte, l’adolescence est une période délicate de changements. (…) Temps où les frontières psychiques se redessinent, période charnière qui consiste à quitter les objets de l’enfance sans que cela ne l’anéantisse : le jeune bâtit son autonomie affective et relationnelle au cours de diverses expériences qui ne sont pas toujours sans risques. » (3)

Entre psychanalyse, socio-anthropologie et psycho-linguistique, trois champs distincts auxquels appartiennent respectivement Hélène Deltombe, Jocelyn Lachance et Jean-Claude Quentel, une dialectique va s’instaurer tout au long de cette journée venant déplier ce qui est remis en jeu pour les adolescents dans ce temps de passage vers l’âge adulte.

Hélène Deltombe, psychologue, psychanalyste, est l’auteur de l’ouvrage «Les enjeux de l’adolescence», édité dans la collection «Je est un autre» dirigée par Philippe Lacadée. Il écrit en préambule de cette collection, je cite : «Je est un autre», écrivait Arthur Rimbaud qui cherchait à inventer une langue capable de faire sonner son pas sur terre en se moquant des frontières, une langue pour marcher et – disait-il – «distraire les enchantements assemblés sur son cerveau». Comment mieux faire entendre à ceux qui aujourd’hui se préoccupent de l’étanchéité de nos frontières que l’étranger est au cœur de notre vie psychique ? Si l’ «étranger» désigne communément ce qui n’est pas familier, Freud a révélé que l’étrangeté recèle en elle-même le plus proche et le plus inattendu – ce reflet de soi dans la vitre d’un train d’où émerge tout à coup l’inconnu – qui expose la contingence de l’inquiétante étrangeté.» (4)

Lors de son intervention, Hélène Deltombe dévoilera, à travers deux récits de cas, comment l’adolescence est une période d’où affleure de la fragilité. Celle d’un adolescent dans l’incertitude et l’angoisse de la solitude, pris dans des conflits intimes, entre idéaux, recherche d’amour, volonté de jouissance, désorientation, tentation de passages à l’acte. (5) La rencontre avec un psychanalyste permet à l’adolescent de formuler ce qui fait traumatisme pour lui. Quelles que soient les expériences vécues, le langage en tant que tel a une dimension traumatique. Tout être humain vit un paradoxe : l’entrée dans le langage est vitale, absolument nécessaire, mais comporte toutes sortes d’occasions de traumatismes. (6)

Pour Hélène Deltombe, traiter ce qui fait symptôme chez l’adolescent, c’est traiter ce qui est le plus intime chez lui et non la problématique de la relation avec ses parents. Le franchissement de ce qui fait ce plus intime lui permettra d’assumer des responsabilités et des fonctions. Au-delà de s’affronter à sa propre jouissance, à sa propre souffrance, et les mettre au niveau de son propre désir, c’est donner un statut au symptôme pour pouvoir le résoudre. «Autrefois, tout symptôme était jugé à l’aune des valeurs fondatrices d’une société, et c’est par un appel au père qu’on tentait de le résoudre, avec plus ou moins de bonheur. (…) Actuellement une nouvelle clinique est à inventer, car le partenaire avec lequel l’adolescent joue son existence n’est bien souvent plus le père, mais ce qui fait symptôme pour lui. Le symptôme doit être pris au sérieux car il représente pour chacun une part de méconnaissance de son propre destin tant qu’il n’est pas déchiffré par l’inconscient. » (7) C’est dans la relation transférentielle que l’adolescent pourra chercher les mots justes pour cerner la singularité de son désir.

Jocelyn Lachance, socio-anthropologue a mené une étude, sur le rapport au temps des jeunes dans nos sociétés contemporaines (8), chez des adolescents qui ont grandi au contact des technologies modernes depuis l’enfance. Dans le cadre de son étude, l’auteur rencontre des jeunes insérés, qui vont au lycée, au collège, ont un parcours dit normal, mais peuvent aussi prendre des risques en périphérie du système scolaire avec la prise d’images d’eux- mêmes, seuls ou en groupe, et qu’ils diffusent sur internet. Cette recherche concerne leur rapport au temps, autrement dit comment ils conçoivent leur passé, leur présent, leur avenir, et comment ils vivent leur rythme de vie. L’adolescence a toujours été une période de transformation identitaire, de transformation du corps, une période associée à l’instabilité. Alors qu’est-ce qui a changé ? Le monde dans lequel nous vivons est devenu lui aussi instable, toujours en mouvements, renforçant l’effet d’instabilité chez les adolescents d’aujourd’hui. Un jeune au cours de son adolescence va être amené à changer de style, de mode, de moyen de communication ; ces transformations sont dites intra-générationnelles. Le culte de la jeunesse et la dévalorisation du vieillissement participent à l’étirement de l’adolescence au-delà de la majorité, ce que l’on appelle « post-adolescence » ou « adulescence ». Les jeunes le disent : on ne leur donne pas envie de grandir ! Enfin, la présence récente des nouvelles technologies de l’image et de la communication, en médiatisant leurs relations, participe pleinement au changement constaté dans le rapport au temps des adolescents, mais aussi à l’autre.

Dans l’enquête menée par Jocelyn Lachance en 2011 et 2012, les jeunes sont amenés pour la première fois à parler d’eux à travers l’usage qu’ils font de la production et de la diffusion d’images créées avec les nouvelles technologies (9), mais aussi du sens qu’ils leurs donnent. La perspective socio-anthropologique de cette recherche n’est pas de tenter une généralisation de ces observations, mais bien de s’interroger sur chacun de ces usages sociaux, sous l’angle de la diversité et de la complexité. De tout temps, les rituels ont scandé périodiquement les étapes biographiques d’un individu, symbolisant les passages d’une étape à l’autre de la vie. Ils sont les marqueurs du temps et jouent un rôle essentiel dans les fondements de nos sociétés humaines. Avec l’avènement de la modernité, force est de constater qu’ils se renouvellent, se transforment, les anciens étant remplacés par des nouveaux dont ils s’inspirent. Les rituels ne recouvrent pas seulement les marqueurs du passage à l’âge adulte mais concernent également des rituels quotidiens qui se répètent à chaque instant. Ces rituels, nommés « rites d’interactions » sont décrits par Goffman (10) en 1967 comme un ensemble de règles et de codes ayant pour fonction de réguler les manières d’entrer en relation avec les autres. Ils sont codés et se situent au cœur de l’échange. Jocelyn Lachance nous propose donc de lire les usages de ces nouvelles technologies comme le bricolage de rites d’interactions inventés par les jeunes pour répondre au besoin de se construire des modèles relationnels. Il n’élude pas la question des risques, qu’il aborde en toute dernière partie de son ouvrage, mais sans pour autant tomber dans la dramatisation et seulement après avoir questionné la culture juvénile, et ce que les ados font d’abord quotidiennement avec ces outils : l’appareil numérique joue à la fois un rôle d’outil interactionnel, mais permet aussi des expériences corporelles et émotionnelles.

Les expériences liées à l’usage de la photographie et du film participent à la construction de l’identité et à la quête de reconnaissance. Cette jeunesse hypermoderne (11) utilise les images comme autant de bornes dans le temps pour s’éloigner de l’enfance et se penser sur le chemin de l’autonomisation. Jocelyn Lachance nous dit : « On s’aperçoit aujourd’hui que massivement les ados s’approprient les technologies de la communication pour s’inventer des nouvelles manières d’entrer en contact, pour montrer qu’ils existent et tenter de répondre à cette question si souvent entendue du comment je fais pour… ? ». Ce comment vient marquer l’absence, le déficit de rites d’interaction et les poussent à utiliser leur environnement pour s’inventer des nouvelles façons d’interagir. « L’appareil numérique est d’abord et avant tout un médiateur des interactions sociales produites entre pairs, mais aussi au sein de la famille. (…) Dans le contexte de la jeunesse hypermoderne, (…) il participe à la production d’interactions sous des formes inédites. Il devient dans bien des cas un outil rituel autour duquel les jeunes inventent des codes et des langages qui répondent à leur désir d’être dans le monde. » (12)

Pour certains jeunes, filmer c’est saisir l’instant, et résister au sentiment que le temps passe trop vite, emportant des souvenirs précieux : « je filme pour ne pas oublier ces moments importants ». La nostalgie du présent, c’est la peur de voir disparaître le sens des évènements au moment même où ils sont vécus (13) ; cela témoigne d’un rapport au temps présent imprégné de mélancolie : « je sais que mon mode de vie ne sera pas toujours comme ça ». En postant et en partageant leurs images sur internet, ces jeunes hypermodernes transforment ainsi l’expérience vécue pour l’inclure et construire, voir co- construire, leur ligne biographique : « je poste mes photos, mes vidéos et je laisse mes copains les commenter ».

La période de la jeunesse est propice à l’expérimentation de sensations, d’émotions nouvelles prenant effets dans le corps. L’appareil numérique vient là pour saisir l’émotion, de l’autre, mais aussi de soi comme pour conserver une trace de ce qui existe en soi. Saisir, mais aussi créer et partager des émotions. Le corps est vu, vécu, « imaginarisé », comme lieu de transformations de soi – les ados utilisent l’image comme une nouvelle modalité de réappropriation de ce corps en transformation. Le film, la photo, invitent le sujet à prendre une place aussi bien comme acteur que comme spectateur. Le regard sur soi et sur le monde s’en trouve modifier.

Dès le départ, Jocelyn Lachance pose la question de la place de la parole : « si on investit massivement les réseaux sociaux, l’image, c’est peut-être aussi parce que la parole ne suffit plus. Est-ce que cette génération, ces adolescents-là, ne se replient-ils pas sur l’image parce que la parole est moins entendue ? Une jeune raconte comment elle a pris la photo d’un embouteillage pour justifier son retard auprès d’un professeur par peur de ne pas être crue. Qu’est-ce que ça nous dit de la parole et de comment on la reçoit ? ».

Enfin, les images qui nous dérangent, nous inquiètent, renvoient à des problématiques relationnelles, identitaires, qui ne sont pas initiées d’abord par les nouvelles technologies. Derrière ces objets, il y a des adolescents avec leurs questionnements sur la sexualité, la violence, la mort, autrement dit des questionnements intemporels qui nous demandent d’aller écouter et faire parler ces adolescents.

Pour conclure, l’auteur aura permis de comprendre comment s’autonomiser, appartenir, exister, restent des invariants anthropologiques, dont l’importance et la persistance marquent également cette génération, à travers les usages qu’ils font des nouvelles technologies. Ces usages incarnent une sorte de continuité dans le temps, tandis que ces technologies donnent des formes renouvelées au travail d’autonomisation et de quête de soi. Serge Tisseron écrit « avec le numérique, la photographie devient de moins en moins un support de mémoire et de plus en plus un support de construction identitaire et de lien social. » (14)

Jean-Claude Quentel, linguiste et psychologue clinicien, est venu apporté un éclairage nouveau sur une question au travail au sein d’un des groupes cliniques de notre syndicat régional : «La langue».

Jean-Claude Quentel est héritier de la pensée de Jean Gagnepain, anthropologue et linguiste. Les travaux de J. Gagnepain, dont l’originalité a été de prendre comme point de départ, en tant que linguiste, la clinique même, ont abouti à l’élaboration de ce qu’il a appelé sa «Théorie de la médiation», théorie qui a une vocation épistémologique au-delà de ce qu’il a remanié de ses concepts sur le langage. Il faut savoir que ses travaux se poursuivent au sein d’un laboratoire à l’université de Rennes, le Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches sur le Langage (LIRL). Sachez aussi que J. Gagnepain s’est profondément opposé à l’enseignement dispensé par les écoles d’orthophonie quant à leur orientation sur la question du langage. La nomination de notre profession «orthophonie, orthophoniste» cautionnerait une position théorique sur une conception du langage qui s’apprend et une injonction de soin en tant que redresseur de langage.

Jean-Claude Quentel évoque donc les quatre registres du langage selon Gagnepain : la forme grammaticale, la mise en forme technique, la mise en forme subjective et sociale : la langue, et la mise en forme éthique du langage en tant que la langue est travaillée par le désir.

Ce qui nous a particulièrement intéressé, c’est le 3e niveau c’est-à-dire la langue. Il nous faut entendre que pour lui, le concept de langue englobe tout ce qui ressort de la mise en forme subjective et sociale. Cette position nous émancipe d’une conception stricte de la langue comme étant un code homogène et partagé par un groupe, auquel tout sujet doit s’inféoder. Tout individu est habité par sa langue en tant qu’elle lui est implicitement transmise, c’est la mise en forme sociale ; c’est la langue d’un groupe qui se définit en tant qu’elle n’est pas la même qu’une autre langue dite étrangère. Cette langue, il serait peut-être plus approprié de l’appeler idiome. Mais cette langue, il la crée aussi en lui même, en tant que pour lui et par lui elle va faire système, et c’est la mise en forme subjective ; c’est la langue de l’individu en tant que construction propre d’un sujet et qui lui permet de se définir dans son être au monde, par différence avec les autres. La langue de chacun pourrait être le tissage de ces deux versants de la langue.

On peut remarquer la subtilité : seul le premier niveau échappe à l’investissement du sujet (c’est la forme elle-même), les trois autres niveaux parlent de «mise en forme» donc l’individu intervient, agit sur ces niveaux. Quentel nous incite vivement, dans la clinique, à dissocier ces 4 registres : la langue ça n’est pas une affaire de mots mais une appropriation. Sur ce point, l’orthophoniste a à se positionner et à questionner la pertinence de ses bilans orthophoniques et des conclusions que l’on peut en tirer.

Une ouverture possible serait de circonscrire, d’élaborer ce que peut évoquer cet objet particulier qu’englobe le langage et qu’est la langue. C’est ce à quoi nous nous attelons dans notre travail au sein du groupe clinique (15).

Ce petit détour par le Forum-Philo nous avait mis en appétit. Une soirée de pleine lune nous accompagnait pour découvrir la vieille ville du Mans. La cathédrale s’imposait à notre imaginaire, dessinant sur un ciel lumineux sa silhouette gothique acérée. Ce fut un voyage dans l’histoire aussi, un retour vers des temps anciens dans lesquels s’enracine l’ère post- historique définie par Alain Touraine (16) pour s’ouvrir sur une nouvelle ère technologique dans laquelle ces jeunes hypermodernes poursuivront cette appropriation du monde qu’à la condition de ne pas « se murer dans la chambre de l’adolescent ».

Isabelle Randi et Anne Masson, orthophonistes, membres de FOF Sud-Est

Notes :
(1) Site « Forum Philo » Le Monde le Mans, http://forumlemondelemans.univ-lemans.fr
(2) ibid
(3) Extrait de l’argumentaire des JE, « Adolescence : Pas sage ! »
(4) Collection « Je est un autre », dirigée par Philippe Lacadée, Editions Michèle.
(5) Hélène Deltombe, « Les enjeux de l’adolescence », Editions Michèle, Paris, 2010
(6) ibid
(7) ibid
(8) Jocelyn Lachance, L’adolescence hypermoderne. Le nouveau rapport au temps, Québec, Presses de l’Université Laval, 2010
(9) Jocelyn Lachance, Photos d’ados à l’ère du numérique, Québec, coll. Adologiques, Presses de l’université de Laval, 2013
(10) Erving Goffman, Les rites d’interaction, Paris, Coll. « Le sens commun », Editions de Minuit.
(11) Nicole Aubert, L’individu hypermoderne, Ramonville 2004, Erès.
(12) Jocelyn Lachance, Photos d’ados à l’ère du numérique, Québec, coll. Adologiques, Presses de l’université de Laval, 2013
(13) ibid
(14) ibid
(15) FOF Sud-Est propose des groupes de travail clinique depuis sa création. Ce travail émane du groupe marseillais « La langue ». https://fofsudest.wordpress.com/2013/02/12/ marseille-un-groupe-de-travail-clinique-sur-la-langue/
(16) Alain Touraine développe cette thèse dans son dernier ouvrage, « La fin des sociétés », édition du Seuil, Septembre 2013.