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FOF logoUn article paru dans l’ouvrage du collectif « Pasde0deconduite » chez Érès, par Anne Masson, orthophoniste, membre de la FOF et présidente du syndicat régional « FOF Sud-Est ».

« De rapports en projets de loi, l’ère de l’évaluation et du dépistage fait recette. Le dernier en date soulève un nouveau vent de contestation : dépistage en maternelle d’« enfant à risque », tandis que vient d’être publié le rapport 2011 sur la scolarisation des enfants handicapés, qui définit les troubles d’apprentissage caractérisés « dys » comme une « déficience », inscrits dans le champ du handicap. Plus grave encore nous apparaît la recommandation qui concerne la prévention et le dépistage précoce de ces troubles dès la « préscolarisation ».

Du « délinquant précoce » au « dyslexique handicapé » en passant par l’« hyperactif mal attentionné », nos enfants sont diagnostiqués, catégorisés, étiquetés.

Comment les parents peuvent-ils faire face et refuser pour leur enfant cette fatalité, quand toutes les institutions qui fondent notre société sont gangrénées par ces théories prédictives ? Les parents sont dépossédés ainsi de leur fonction parentale, et doivent confier leurs chérubins à des « sachant mieux qu’eux ». Les enfants stagnent, pour certains dans une position infantilisée, béquillés de maintes manières, et dépossédés pour leur part du ressort créatif qui leur sert à grandir et à se construire.

L’orthophonie est une profession de soin dont le champ d’investigation et d‘intervention est le langage et la parole. Par cela, elle se retrouve en première ligne, prise dans cette tourmente comportementaliste. Aujourd’hui, la redéfinition conjointe des troubles du langage et des moyens à employer pour une rééducation concourt à faire de la parole une performance isolée entièrement dissociée du sujet.

Pourtant, il existe plusieurs courants orthophoniques référencés différemment aux théories du langage.

La FOF (Fédération des orthophonistes de France) se réclame depuis son origine d’une éthique de l’Être parlant et du Sujet. Nous postulons que le langage ne se réduit pas à un outil de communication. Il est cette compétence humaine incluse dans la fonction symbolique, cette possibilité infinie et si variée que nous avons de faire des liens, de penser et de créer du sens. Pour nous, humains, la fonction symbolique est partout. Elle n’en est pas moins difficile à caractériser. Le langage est comme la clé de voûte de cette fonction symbolique. Il concerne la mémoire, les opérations mentales de tous les apprentissages, en particulier l’écrit, la logique et les mathématiques, les capacités de compréhension, et l’utilisation de la grammaire et de la syntaxe… Le langage nous anime.

Nous postulons qu’il ne s’enseigne pas. On se l’approprie. Plus ou moins bien. Il nous préexiste. Nous sommes pris dedans. Qu’on le veuille ou non. C’est par lui que nous prenons place dans la vie, face aux autres. Il ne se conçoit pas sans l’autre. La parole est l’acte d’un sujet, acte par lequel on peut entendre comment il s’est approprié le langage. La parole est toujours singulière.

Pour nous, orthophonistes, recevoir un patient c’est, à la première rencontre, écouter une plainte, celle de l’enfant, celle d’un parent, ou d’un enseignant, véhiculée par la famille. C’est écouter, le temps du bilan, comment cet enfant s’inscrit dans le langage, comment il peut prendre ou pas la parole. Ensuite, la rencontre entre l’enfant et l’orthophoniste ne se résume pas à une rééducation comportementale. Ce qu’il s’agit de traiter n’est pas l’outil de communication envisagé comme une fonction isolée, à considérer le patient comme une somme de fonctions à normaliser. Mais il s’agit de repérer le rapport que le patient entretient avec le langage, la manière dont il en est affecté comme être parlant et qui se manifeste, quelle que soit l’étiologie des troubles, par des altérations, des dysfonctionnements, des pertes, des inhibitions.

Du fait des multiples possibilités d’exercice de la profession : libérale, en institutions, hospitalière, l’orthophonie participe à la prévention de maintes manières.

Par exemple, accueillir dans le cadre d’un camsp (centre d’action médico-sociale précoce), des enfants de 0 à 6 ans pour des difficultés médicales et/ou psychiques, c’est « prendre soin », le plus précocement possible, de ces enfants, de leur famille et des liens qui les unissent. Pour les familles, la non-éclosion du langage est une source majeure d’inquiétudes profondes. Ce qui est bien compréhensible. Le langage demeure la structure première de l’être humain. L’enjeu pour les parents est de taille. Ils savent de différentes façons que cette question est « essentielle » pour leur enfant. L’orthophonie permet, avec l’appui des autres professionnels, de mener dans un premier temps, lorsque c’est possible, une réflexion avec le père, la mère, sur la signification de ce trouble du langage, ou comment « il prend corps » chez cet enfant. Un trouble de langage au camsp n’implique pas immédiatement une « ré-éducation orthophonique ». Elle peut se mettre en place après un suivi psychologique, parfois en même temps. Un bilan orthophonique peut aboutir à un travail préliminaire en psychomotricité, ou avec l’éducatrice.

Nous pouvons dire que la prévention en orthophonie, c’est travailler à l’amélioration des conditions qui favorisent l’entrée dans le langage. C’est proposer le plus précocement possible une aide acceptable par le patient et par son entourage. L’orthophoniste doit se donner pour objectif de favoriser les interrelations des enfants avec les adultes, d’accompagner la relation mère-enfant au mieux des possibles, pour donner lieu à l’émergence du langage et permettre l’inscription du sujet dans les relations sociales.

Ces derniers mois, un projet de loi sur le dépistage de la surdité est venu prendre le devant de l’actualité. Pour la fof, la question éthique du dépistage néonatal de la surdité dépasse largement la seule dimension fonctionnelle et organique. L’humanité d’une personne s’accomplit dans une diversité d’interactions sociales et d’échanges avec ses semblables dans lesquels la langue orale joue évidemment un rôle majeur. C’est ainsi que la fof s’est positionnée quant au dépistage précoce de la surdité. Nous soutenons un dépistage individualisé avec un accompagnement psychologique et professionnel de la famille, en maternité, et non un dépistage systématique généralisé. Un dépistage précoce de la surdité peut permettre une prise en charge avant la fin de la première année de vie. Mais il nous semble essentiel de s’assurer de pouvoir préserver au mieux les conditions de la mise en place de l’attachement et des interactions précoces parents-enfant, dans lesquelles s’enracine le langage (que ce soit par une langue oralisée ou par une langue des signes). Ces interactions précoces sont à la base du développement de la personnalité de l’enfant et de son développement cognitif.

En conclusion, la prévention n’est pas une affaire à créer, comme on voudrait nous le faire croire. Maintes expériences de prévention prévenante fonctionnent en France depuis fort longtemps, venant souvent d’un projet institutionnel, du désir d’une équipe de professionnels. Les orthophonistes, pour nombre d’entre eux, participent à une aide précoce dans la mesure où elle est adaptée et où elle propose d’accompagner le sujet dans son cheminement vers l’inscription de sa parole dans le langage.

Collectifpasde0deconduite

Masson Anne , « Fédération des orthophonistes de France (FOF) », in La prévention prévenante en action, ERES, 2012, p. 162-165.

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