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Les Ateliers Cliniques Psychanalyse et Institution (ACPI) ont organisé une journée fort intéressante, le 12 mai dernier à Arles, sur la question de l’Educabilité. Nous avons beaucoup apprécié ces rencontres, qui ont fait une grande place à l’échange, au dialogue et à la réflexion, pensée en cours d’élaboration.

Après chaque intervention, un temps était donné pour dire l’effet de la rencontre ; ce temps organisé en petits groupes d’une dizaine de personnes, supervisés par un binôme de deux adhérents de l’ACPI, devait rapporter en plénière ces échanges afin de croiser les regards. La pensée a pu se nourrir, se construire, se dérouler.

Agnès Benedetti et Elisabeth Olla La Selve, toutes deux psychanalystes et membres de l’Association Lacanienne Internationale ont su nous éclairer sur la question du savoir, mais aussi de la rencontre, du désir dans cette affaire d’éduquer.

Le matin, Rémi Casanova, enseignant chercheur en sciences de l’éducation, Université Lille III et Sébastien Pesce, maître de conférence en sciences de l’éducation, Université Cergy Pontoise/IUFM de Versailles ont présenté leur bouquin, les « Pédagogues de l’extrême », édité chez ESF.

Ces pédagogues ont fait vivre sous nos yeux une notion fondatrice de la pédagogie: celle d’ « Educabilité ». Leur principal talent : mettre en pratique la conviction que chaque enfant peut apprendre et grandir.

Partis du constat que la tristesse envahissait nos pédagogues alors même que nous vivons dans un pays qui leur donne quelques moyens, au regard d’autres de ces professionnels tentant de travailler dans des conditions dites extrêmes, que cette tristesse n’atteignait que peu ces derniers, plutôt enclins à la joie, les auteurs ont eu envie d’aller plus loin dans la rencontre. Ils ont alors proposé à différents pédagogues rencontrés aux quatre coins du globe d’écrire leurs expériences et de témoigner de leurs inventions. A partir des notions puisées dans la mémoire collective depuis plusieurs décennies sur « pédagogie » et « éducation », ils ont ensuite tenté de définir la notion d’Educabilité. Nous vous conseillons fortement de lire cet ouvrage1 remarquable qui traduit l’énergie encore vivante que l’on peut investir dans l’Institutionnel.

La question sera posée : Que pouvons-nous tirer d’enseignements de ces expérimentations ? On entend souvent dire : « Oui, mais aujourd’hui on ne peut pas faire ça ! ». C’est ce sentiment de se sentir souvent coincés par l’idée d’invariants pédagogiques, alors mêmes que ces invariants permettent aux enseignants d’être plus lucides et efficaces à la fois. « Il faut retrouver les grandes figures pédagogues dans les expérimentations actuelles », proposait Rémi Casanova. « Nous pouvons parler de pédagogies, au pluriel. » Et de poursuivre : « La pédagogie se définit comme la mise en place de conditions d’apprentissage prenant en compte la singularité des personnes qui mettent en œuvre ces expérimentations. Les grands principes pédagogiques ont déjà été entendus. La question maintenant est comment certains, singuliers, ont mis en place, dans des contextes particuliers, leur dispositif. On peut parler de pédagogie de l’exemple et non pas de pédagogie du modèle. Il ne s’agit pas d’imiter. »

Dans les expériences relatées, c’est en fait le contexte qui fait émerger la pédagogie mais aussi la personnalité professionnelle du pédagogue. Les auteurs témoignent d’une double extrémité dans le choix des situations d’éducation : une extrémité dans la population choisie pour agir et une extrémité dans l’institution, le lieu.

La notion d’éducabilité , comme définie par Philippe Mérieu, part du postulat que le sujet reste éducable.

Pour Rémi Casanova, il s’agit de questionner le réel de l’ici et maintenant. « Le réel est traditionnellement de qui je m’inspire, une adaptation et une création, c’est-à-dire qu’est-ce que je fais pour faire évoluer ce que j’ai découvert ».

La pédagogie est le test, le vecteur et le promoteur de l’éducabilité.

« De conclure sur le postulat d’éducabilité, à entendre dans une triple dimension :
Une « perfectibilité » du sujet : quelle que soit sa situation, le sujet peut apprendre.
Une  perfectibilité de l’acte éducatif : on n’a jamais tout essayé ! Et c’est dans la recherche acharnée de nouvelles modalités pratiques que réside l’action pédagogique.
La conscience d’une perfectibilité de l’Institution : le cadre même de l’action, le simple mouvement par lequel on s’engage dans sa transformation, offre la promesse d’une mise en acte du postulat d’éducabilité. »2

En début d’après-midi, Frédérique Landoeuer, enseignante en classe-relai, à Montpellier, est venue nous présenter un de ses courts-métrages, documentaires réalisés auprès de jeunes en difficultés scolaires.

Nous y voyons des élèves déscolarisés entrant dans le débat philosophique à partir de leur rencontre avec le Mythe de la Caverne. Il nous aura été donné d’assister au déploiement de la pensée de ces jeunes, expérience extrêmement touchante et émouvante. Nous aurons vu comment chacun se construit son propre mythe de l’origine qui lui sert à penser. La démonstration est faite de cette construction s’appuyant sur quatre domaines : la science humaine, la philosophie, la religion et l’histoire. Comment passer de l’un à l’autre tout en interrogeant la question de l’origine aura permis à ces élèves de faire des liens, de structurer des idées, bref de penser.

Frédérique Landaoeuer témoigne des indispensables avant de commencer ce travail : mettre en place des outils, deux cahiers, un pour le cours et un pour l’élève ; ce dernier symbolise l’intériorité, leur permettant d’écrire avant de s’avancer à dire. Les aider à s’écouter en posant quelques règles, faisant appel au tiers quand nécessaire, tiers qui sera subjectivé par Socrate : « qu’aurait fait Socrate dans cette situation ? qu’aurait-il dit ? ». Frédérique rappellera l’importance de la rencontre, dimension essentielle pour que quelque chose se produise. Le savoir ne se trouve pas uniquement dans les livres ; ce constat l’amènera à solliciter la présence d’intervenant extérieur, porteur d’un savoir, qui deviendra un élément constituant pour ces jeunes. De même que pour apprendre, l’amour, que nous avons du savoir et comment nous y sommes référés, l’amour qui peut s’adresser au professeur, est nécessaire.

Pour Agnès Benedetti, ce film renvoie au désir de l’enseignant : qu’ouvre-t-il ? qu’est-ce que le groupe (étymologiquement le nœud) ? Ce groupe n’est pas le collectif. Ce film nous pose les questions suivantes : d’où je viens ? qui je suis ? et où je vais ?

Suite à cette projection l’atelier-débat a rassemblé quelques auditeurs ainsi que 4 lycéens de Terminale S, conviés par leur professeur de philosophie à cette journée. Leur regard nous a permis de nous interroger sur la relation de transfert entre professeur et élèves ; ceux-ci témoignant d’un intérêt tout particulier pour l’invitation de leur professeur de philosophie (un samedi après-midi !), ce professeur qui leur donne la parole, les écoute et les amène à réfléchir. Une lycéenne a pu témoigner de l’importance de ces cours lui permettant de comprendre que des questions qu’elle se posait seule ou dans l’intimité d’une amitié, pouvait en fait être des questions universelles. Elle s’interrogeait d’ailleurs sur l’absence de la philosophie au collège, en 3ème, par exemple, moment où les adolescents se posent ces questions essentielles, sur la mort, la vie, l’amour, l’amitié, et bien d’autres encore. Un autre lycéen retraçait son parcours, d’un collège de cité, dans lequel la rencontre avec certains professeurs, « qui s’en foutent pas de nous » a pu le motiver pour se mettre au travail et progresser jusqu’à cette dernière année de terminale S.

Ce que nous ont transmis ces jeunes est que ceux-là ont appris à penser, à n’en pas douter, mais plus encore ils prennent aussi la parole, une parole singulière, la leur ; Et ça c’est formidable.

Enfin, Roland Gori clôturera ses journées, par une conférence sur « La dignité de penser », ouvrage publié aux éditions LLL (les liens qui libèrent), 2011.

« Ce qui est inutile peut être essentiel ». Roland Gori nous rappellera l’importance du récit en tant que transmission de l’expérience et la possibilité de s’approprier du savoir dans un rapport d’amour à l’autre.

La question de la pensée : pour l’auteur, la pensée ne va pas de soi. Vieille forme de rationalité : le mythe donne du sens par le jeu du récit. Le monde de l’éthique constitue une autre forme de rationalité, ou « rationalité substantielle »( Mauss). « La chose a un prix et l’homme a une dignité ». Actuellement nous assistons à une altération de l’humanité dans l’homme.

Qu’est-ce que Penser ? « Dans un univers où l’on gagne du temps sans cesse, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible, c’est d’en faire perdre » (J.F. Liotard).

Roland Gori développe son hypothèse: « la prolétarisation des classes moyennes et la prolétarisation du soin sont en marche de la même manière que la taylorisation a fait passer la classe ouvrière à la classe prolétaire. Cette prolétarisation est la confiscation, par l’appareil, des actes de  penser, évaluer, et juger ». A quel moment l’ouvrier est-il devenu un prolétaire ? « Quand il est devenu une machine, c’est-à-dire quand on lui a confisqué sa capacité de penser. » (Karl Marx). La philosophe Simone Weil a décrit le transfert du centre de décision de l’ouvrier vers la machine. Le paysan devient un prolétaire quand son savoir et son savoir-faire lui est confisqué par les grandes chaînes de distribution. « Aujourd’hui nous assistons à la prolétarisation de nos métiers par une bascule du savoir sous forme de marchandisation. Nous savons que les formes de savoir sont indissociables des formes de pouvoir. »

Roland Gori nous transportera au pays des images : « l’évaluation, comme elle est pensée en ce moment, consiste à nous faire regarder l’aiguille du compteur sans regarder où est-ce que nous allons et pourquoi nous y allons. »

Pour ce penseur, reprenant la thèse de Walter Benjamin, « nous avons perdu l’art du récit, l’art de raconter. Nos sociétés se sont organisées pour qu’il n’y ait plus d’affrontement sur les valeurs. On ne critique plus. On va produire les conditions sociales qui produisent une censure empêchant de penser, se portant sur l’énonciation et non pas sur les énoncés. La censure produit un danger, celui de tuer l’œuf du rêve, de l’expérience. Nos sociétés, aujourd’hui ne sont plus de paroles mais d’informations qui n’ont de valeur qu’au moment où elles émergent. Nous croulons sous un amoncellement d’informations, sans avoir le temps d’incuber et de faire sienne cette transmission. »

D’où la nécessité de créer des lieux d’expériences qui permettent de produire du récit. Repenser une société, conclue Roland Gori, ce serait pour l’Education nationale, créer un lieu dans lequel on propose aux jeunes de vivre une expérience et de la raconter.

La journée s’est terminée sur une note d’espoir ; celui de constater que toutes les personnes présentes, invités et auditeurs, ont pu et su prendre la parole, une parole singulière pour nous raconter, pour se raconter.
L’ACPI, par sa création et ce qu’elle propose vient élargir ces lieux de paroles singulières et d’échanges.
Nous remercions Agnès Benedetti et son association pour cette journée chaleureuse.

Nous vous tiendrons au courant régulièrement sur notre blog des activités de l’ACPI.

Anne Masson, pour la FOF Sud-Est

1 «Les pédagogues de l’extrême », Sébastien Pesce et Rémi Casanova,2011, Editions ESF

2 Pédagogues de l’extrême, Remi Casanova et Sébastien Pesce, ESF, 2011