« Agence Quand les livres relient »

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Edito extrait de la lettre d’information de la rentrée 2019.

« C’est le lecteur qui lit le sens. C’est le lecteur qui accorde ou reconnait à un objet, à un lieu ou un événement une certaine lisibilité ; il revient au lecteur d’attribuer une signification à un système de signes et puis de le déchiffrer. Tous nous nous lisons nous-mêmes et lisons le monde qui nous entoure afin d’apercevoir ce que nous sommes et où nous nous trouvons. Nous lisons pour comprendre, ou pour commencer à comprendre. »Une histoire de la lecture, Alberto Manguel
(essai traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 1998, p.20)
« Maintenant, tu vas apprendre à lire. Il va falloir travailler ! »
Ces paroles accompagnent souvent l’entrée au CP des enfants de notre pays.
Pourtant, dès sa venue au monde, un tout-petit travaille intensément — physiquement  et psychiquement — pour aller peu à peu vers sa maturité et son autonomie. Pourtant chacun de nous exerce dès sa naissance cet acte de lire complexe, précoce et indispensable à la vie.
Nous savons que le bébé qui vient de naître est immature, à la fois fort dans sa volonté de vivre et fragile dans ses possibilités de vivre seul. « Car un bébé tout seul ça n’existe pas ! Il fait essentiellement partie d’une relation » a écrit le pédopsychiatre et psychanalyste britannique Donald Woods Winnicott.
Nous savons aussi que le jeune enfant qui rencontre dès le début de sa vie des albums et des lecteurs d’albums développe ses capacités vitales de lecteur : repérer des signes et leur donner sens.
Par expérience et observation, nous savons aussi que les enfants qui deviennent facilement des lecteurs autonomes sont ceux qui côtoient des livres et des lecteurs de livres depuis toujours. Acquérir le code pour déchiffrer les textes imprimés est un lent processus. Cette étape, pas plus difficile qu’une autre, vient en son temps et se met en place grâce à l’expérience acquise à l’occasion de lectures diversifiées, partagées, accompagnées à la fois dans l’environnement familial, les lieux d’accueil, les bibliothèques … et plus tard à l’école maternelle, au CP, et puis encore après dans d’autres classes et d’autres lieux…  et l’apprentissage se poursuit jusqu’au bout de la vie. Car  jamais nous n’avons fini de développer nos capacités de lire, ni d’ouvrir nos champs de lectures !

Un énorme ouvrage d’environ 1200 pages publié au Seuil et intitulé Enfances de classe – De l’inégalité parmi les enfants vient de sortir en librairie. Il relate le déroulement et les résultats d’une recherche effectuée entre 2014 et 2018 dans différentes ville de France auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans. Cette recherche a été réalisée par une équipe de 17 chercheurs sous la direction de Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’École normale supérieur de Lyon.
Dès l’introduction de ce livre, Bernard Lahire indique que « la formule Les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde » a guidé l’ensemble des étapes de cette recherche et en constitue en fin de compte un parfait résumé. »
Lisons ce travail de recherche, et d’autres également, et continuons de réfléchir tous ensemble à la façon de former des lecteurs.

L’Agence quand les livres relient souhaite à tous — et particulièrement aux enfants de CP et à leurs familles — une très bonne rentrée et de magnifiques expériences de lectures !

Dominique Rateau
Présidente de l’Agence quand les livres relient

A lire et écouter sur France Culture « Inégalités dès l’enfance »

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Inégalités dès l’enfance : la lecture, Claude Ponti et l’ironie, par Bernard Lahire

« Des enfants qui ont le même âge, qui vivent au même moment, à la même époque, dans la même société ne vivent pas dans le même monde. » Et le livre tient une place particulière dans cette genèse des inégalités. Le sociologue Bernard Lahire analyse les résultats de son enquête sur 35 enfants.

« On oublie les inégalités. Il y a des enfants qui sont quand même très très mal partis. Il y a un sentiment, je crois, quand même, de grand scandale. » La volonté de transmettre le sentiment de cette injustice est à l’origine du livre « Enfances de classe », qu’a dirigé Bernard Lahire, et qui paraît au Seuil. 

Vos enfants jouent avec des lettres sur le frigo ? Vous leur lisez une histoire le soir ? Alors vous devez appartenir aux classes moyennes supérieures. C’est l’un des constats de cette longue enquête de 4 ans menée par 17 sociologues sur les inégalités sociales que subissent 35 enfants de 5 ans en France, notamment dans leur rapport au livre, à la lecture. 

Le rapport au livre, un aspect fondamental des inégalités globales subies par les enfants

Dans l’essai dirigé par Bernard Lahire, les sociologues dressent le portrait de 15 enfants. Mode de vie, logement, sport, école, langage, loisirs… un portrait chaque fois sensible et précis, qui permet d’incarner l’impact du faisceau d’inégalités subies par les enfants. Comment dans les autres composantes analysées, le rapport au livre, à la lecture, est déterminé par le rapport qu’y entretiennent les parents eux-mêmes.

Par exemple, Ashan vit en France, il a 5 ans. Sa mère parle mal français, chez eux, il n’y a pas de livre, elle-même ne lit pas, elle ne l’emmène pas à la bibliothèque, ne lui raconte pas d’histoires. A l’opposé de l’échelle sociale, Lucie est aussi une Française de 5 ans. Sa mère est prof de philo, son père écrivain. Il choisit pour elle des livres pas trop “bébêtes”, avec des mots compliqués, et pas forcément une fin heureuse. Lucie a même déjà fabriqué un livre pour son maître d’école. 

Pour Bernard Lahire, « le rapport au livre, positif on va dire, rend possible une scolarité qui elle-même rend possible l’accès à des positions sociales plus rares. Ce qu’on appelle le déterminisme, ce n’est pas une vue de l’esprit, quand on parle souvent de libre arbitre, on se dit “mais est-ce qu’on sait de quoi on parle ?” Puisque quand même ces enfants, ils ne choisissent pas grand-chose, ils naissent dans une condition particulière et ça va avoir des effets très très forts, puissants, durables sur leur trajectoire sociale, sur leurs conditions de vie, sur les possibles qui leur seront offerts, ouverts ou fermés. » 

Claude Ponti, auteur plébiscité 

L’enquête montre aussi que les classes moyennes supérieures plébiscitent massivement un auteur en particulier :

« C’est Claude Ponti. Claude Ponti, c’est un auteur de jeunesse qui joue beaucoup avec le langage, fait des références en permanence dans ses textes, et on voit bien comment ça prépare les enfants à des fonctionnements langagiers, à des commentaires de texte, etc. Donc très très tôt, les enfants des milieux de classes moyennes et de classes supérieures, à forts capitaux culturels, se sont frottés à cette culture livresque et à cette interprétation du texte, à ces jeux de mots que favorise le texte, etc. »  

L’ironie, une pratique de classe moyenne supérieure

Blagues, jeux de mot et ironie sont aussi beaucoup plus pratiqués dans les familles des classes supérieures. 

« Par exemple, une mère dit à son enfant, “ah oui bien sûr, le yaourt va venir avec ses petites ailes jusqu’à toi” pour lui faire comprendre qu’il faut qu’il se déplace et qu’il aille chercher son yaourt lui-même. En pratiquant ce genre d’humour, on développe un imaginaire chez l’enfant et on l’habitue aussi à faire la différence entre le vrai et le faux. On le rend attentif aux usages du langage et c’est quelque chose qui est tout à fait important quand on veut rentrer dans une culture de l’imprimé, dans une culture livresque. On a pensé à poser ces questions là, sur le type d’humour développé dans la famille. Est-ce qu’on faisait du second degré, est-ce qu’on faisait de l’ironie, est-ce qu’on jouait sur les mots, etc. Parce qu’au fond, on savait que ce sont des occasions de développer une réflexivité sur le langage, favorable à l’apprentissage de la lecture. »

Au fond, dans le rapport aux mots, aux livres se joue le ressort fondamental des inégalités : l’ouverture de l’horizon : « C’est important de comprendre que ces questions d’inégalités sont des questions d’extension ou de réduction des possibles. Pour certains, les horizons sont vastes. ils sont étendus, quasi infinis, et plus vous allez vers le bas de l’espace social et plus vous avez une restriction  au contraire. Il y a des choses qui ne sont plus accessibles, même la culture. »

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« Le collectif « SOS retraites » appelle les libéraux à fermer tous les cabinets le 3 février »

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A lire dans le Quotidien du médecin

Le bras de fer est engagé. Après une première manifestation le 16 septembre qui a réuni quelque 20 000 manifestants à Paris, les organisations* membres du collectif « SOS retraites » appellent les médecins, infirmières, kinés, orthophonistes, pilotes de ligne, avocats, hôtesses et stewards… à battre de nouveau le pavé à l’occasion d’une grève de grande ampleur le lundi 3 février prochain.

Les opposants au système universel (et surtout à la disparition des caisses professionnelles) veulent à nouveau mobiliser les professions libérales pour défendre la spécificité de leurs régimes autonomes. « C’est historique et c’est grave. La dernière fois que nos professions ont déclenché une grève en même temps, c’était en 1968 », souligne Christiane Féral-Schuhl, présidente du Conseil national des barreaux (CNB), à l’origine du collectif.

Dogmatisme

Pourquoi une date d’arrêt d’activité aussi éloignée ? « Nous devons nous organiser. On n’arrête pas un bloc opératoire, une consultation, une tournée des infirmiers libéraux en une semaine », explique l’avocate. Par ailleurs, « nous ne sommes pas irresponsables, nous voulons laisser le temps au gouvernement pour reprendre son dossier et abandonner son dogmatisme ». 

Depuis leur journée d’action, les professions ont certes pu rencontrer leur ministère de tutelle et le haut-commissaire à la retraite, Jean-Paul Delevoye. Mais ils n’ont constaté « aucune avancée ». « On a demandé à avoir des projections chiffrées. Mais à chaque rencontre, on se contente de nous informer, ce n’est pas une concertation », lance le Dr Corinne Le Sauder, vice-présidente de la FMF. Une réunion a été programmée le 16 octobre pour les professions libérales de santé et le 28 octobre pour les avocats.

Malgré la promesse de Jean-Paul Delevoye de présenter des simulations à chaque profession, le collectif estime que le gouvernement reste évasif. 

Le levier de la CSG

Que vont devenir les réserves des caisses autonomes comme la CARMF ? Quel sort pour l’ASV ? La pénibilité sera-t-elle prise en compte ? Quelles compensations pour les libéraux pénalisés ? Autant de questions sans réponses précises.

« On nous a indiqué que ce serait sur la CSG que la compensation éventuelle se ferait. Mais la CSG peut être détricotée par Bercy. Aujourd’hui, tout reste flou », insiste Christiane Féral-Schuhl. Selon Vincent Jallu, vice-président de l’Association du collectif kinés (ACK), une autre piste de compensation aurait été évoquée par le Haut-commissaire : le levier de l’ASV. « Mais Nicolas Revel (DG de la CNAM) a annoncé aux infirmiers qu’il n’y aura pas de hausse de l’ASV », ajoute-t-il aussitôt… Difficile de s’y retrouver. 

Devant les messages « confus » des tutelles, le collectif veut montrer sa détermination. « Il y a une méprise volontaire pour nous comparer à des régimes « spéciaux » alors que nous ne le sommes pas, s’agace le Dr Jérôme Marty, président d’UFML-Syndicat. Le 3 février est un coup de semonce, il y aura d’autres coups plus ciblés s’il n’y a pas de dialogue acceptable. »

* Médecins (FMF, Le BLOC et UFML-Syndicat), avocats (Conseil national des barreaux), Masseurs kinésithérapeutes (ACK, Alizé), Infirmiers (Convergence Infirmière, Union nationale des infirmiers diplômés d’État libéraux), Orthophonistes (ORA, FOF), psychomotriciens (SNUP), pilotes de ligne (SNPL), navigants de l’aviation civile (UNAC), hôtesses et stewards (SNPNC-FO), métiers de l’aérien français (UNSA-PNC)

28 Septembre « Les Grandes Tables FRICHE LA BELLE DE MAI »

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Déjeuner du Samedi 28 Septembre Le Sans Fourchette ® il est raisonnable de venir en famille, entre amis, en solo ou avec des copains. Venez découvrir et partager une expérience gustative originale accompagné d’une Animation Musicale.

L’association Mémoire & Santé a développé depuis 2011 « Le Sans Fourchette ® » afin de proposer aux personnes malades souffrant de troubles neuroévolutifs des sorties gastronomiques au restaurant accompagnées de leurs aidants et/ou de leurs proches.

Grâce à la réussite et aux enseignements de 26 opérations pilotes 

 « Le Sans Fourchette ® » entre désormais dans une phase de développement régional et national, en coopération avec des restaurateurs volontaires et les lycées hôteliers.

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« SOS retraites : L’appel des professions libérales : Ne touchez pas à nos retraites »

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JDD du lundi 14 septembre 2019.

Le collectif SOS Retraites, qui manifestera lundi à Paris, défend dans cette tribune les régimes autonomes et critique la réforme enclenchée par le gouvernement.

Voici la tribune du collectif SOS Retraites : « Nous sommes avocats, hôtesses, stewards et pilotes, professions libérales – médecins, paramédicaux, chirurgiens, kinésithérapeutes. Nous sommes 700.000 professionnels qui tous les jours transportons, soignons et défendons nos concitoyens. Sans compter nos heures, avec toute la rigueur et l’engagement que requièrent la sécurité et les intérêts de nos clients, de nos patients. Occupés à nos missions de service dans l’intérêt du public, nous n’avons pas l’habitude de manifester. Pourtant, lundi 16 septembre, nous serons à Paris, réunis contre les propositions du rapport Delevoye sur la réforme des retraites.

Pour la première fois dans l’histoire sociale de ce pays, des avocats, des professionnels du soin et des salariés du transport aérien réunis en collectif défileront ensemble pour dénoncer le projet de captation sans sommation de leurs régimes autonomes de retraite. Nous avons en effet en commun d’avoir été tenus « à côté » du régime général de retraite depuis sa création pour les salariés et les fonctionnaires en 1945. Dans les années qui ont suivi, nous nous sommes organisés, profession par profession, pour créer nos régimes de retraite. Pas spéciaux, autonomes.

Autonomes : depuis plus de soixante ans, nous avons garanti et servi nos retraites sans jamais demander un euro aux contribuables. Autonomes : depuis soixante ans, nous n’avons jamais réclamé l’aide ni la solidarité du régime général des salariés. Au contraire, nous contribuons chaque année à ce régime général en reversant des sommes importantes (80 millions d’euros par an par exemple pour les avocats).

Pour satisfaire une promesse de campagne présidentielle,
le gouvernement pourrait demain mettre en péril
des professions non seulement utiles
mais indispensables au bien commun

Et aujourd’hui? Le rapport Delevoye veut nous fondre dans un seul régime universel. Cette « nationalisation » de nos régimes autonomes impliquerait pour certaines de nos professions un doublement des cotisations retraite (de 14% des revenus à 28% pour la majorité des avocats), une baisse des pensions et une disparition des provisions que nous avons constituées pour faire face à l’enjeu démographique. Pourquoi cette triple peine? Peut-être parce que nous avons réussi là où les gouvernements successifs ont failli : nos régimes autonomes sont tous équilibrés, alors que le régime général est gravement déficitaire. Peut-être parce que nous avons été prévoyants là où les gouvernements successifs ont procrastiné : nos régimes autonomes ont anticipé le choc démographique à venir, y compris en prenant des mesures contraignantes, là où les gouvernements successifs ont toujours reporté les réformes nécessaires.

Nous ne pourrons pas faire les frais du dogmatisme consistant à fusionner tous les régimes dans un seul régime universel. Nos professions n’y résisteront pas. Nous protégeons nos clients et nos patients. Nous attendons la même protection du gouvernement. Pour satisfaire une promesse de campagne présidentielle, le gouvernement pourrait demain mettre en péril des professions non seulement utiles mais indispensables au bien commun. C’est cher payé pour l’objectif dogmatique d’un nivellement généralisé des retraites. C’est un prix que les Français auront à payer demain si les déserts médicaux ou judiciaires s’étendent et se généralisent sur tout le territoire. C’est un prix que nous ne pourrons, que vous ne pourrez jamais assumer. »

Lire « Stanislas Morel : la médicalisation de l’échec scolaire »

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« La médicalisation de l’échec scolaire » Stanislas MOREL, 2014
une fiche de lecture réalisée par Clara Polledri, orthophoniste

Dans cet ouvrage, Stanislas MOREL, sociologue et maître de conférence en sciences de l’éducation, s’intéresse non pas à l’échec scolaire en tant que tel, mais propose de déplacer notre point de vue sur les différentes théories qui s’y rapportent. Il analyse notamment la montée en puissance des interprétations médico-psychologiques des difficultés d’apprentissage, interprétations qu’il cherche à inscrire dans les transformations sociales des dernières décennies.
A quel moment et pourquoi ces thèses médico-sociales se sont-elles imposées comme les plus pertinentes ? Qui a intérêt à les développer ?

Définition de « médicalisation »

L’auteur définit ce terme comme « le processus qui conduit un élève en difficulté à être appréhendé en tant qu’individu nécessitant des soins ». La médicalisation n’est ainsi qu’une manière parmi d’autres de gérer les difficultés scolaires. La société participe à la définition de ce qui est pathologique ou non et ces définitions évoluent en fonction du contexte sociologique (c’est le cas de l’homosexualité). Pourquoi cette manière de concevoir les difficultés scolaires s’est-elle imposée comme la plus « naturelle » ?

Repères historiques

Il est fréquemment fait référence aux progrès de la science. Cependant, l’auteur rappelle que le terme de dyslexie existait déjà en 1963 (Roger MUCCHIELLI et Arlette MUCCHIELLI- BOURCIER écrivaient La Dyslexie, maladie du siècle). Les progrès scientifiques, notamment en matière d’imagerie cérébrale, ne suffisent pas à expliquer l’importante diffusion des approches médicales dans le domaine des apprentissages.

L’expression « échec scolaire » est de plus en plus utilisée à partir des années 1960. La généralisation de la scolarité met les enseignants face à de « nouveaux publics » et les élèves considérés comme « problématiques » sont alors orientés vers des filières spécialisées ; c’est le début d’une forme de mise à l’écart. Des raisons médico-psychologiques sont évoquées (notamment des performances intellectuelles atypiques). Le point de vue médical gagne en influence et les établissements médico-sociaux (par exemple, les CMPP), se développent. Leur succès tient à une approche globale et pluridisciplinaire de l’enfant (synthèse des dimensions psychoaffectives, sociales, pédagogiques …). A cette période, les théories organicistes sont minoritaires et combattues.

Pour l’auteur, le recours aux spécialistes du soin apparaît donc dans un contexte de déstabilisation de l’école, due à une transformation du système éducatif.

Le tournant des années 1990

Un tournant s’opère dans les années 1990 : l’échec scolaire est redéfini par rapport à l’absence de diplôme (soit environ 15 à 20 % des jeunes). Par ailleurs, les différentes enquêtes menées concluent à une baisse générale du niveau scolaire.
Deux priorités éducatives sont alors fixées :

1. une focalisation sur les fondamentaux (socle commun) qui aboutit à la création d’outils d’évaluation pour suivre l’évolution de l’enfant. Avec ces outils, les enseignants sont plus attentifs aux acquisitions mais ils ne se sentent pas plus compétents pour prendre en charge

les difficultés. Lorsqu’il y a échec de ces apprentissages « premiers » ou « fondamentaux », en principe accessibles à tout enfant « normalement constitué », une origine pathologique est alors évoquée. Les connaissances cognitives grandissantes, qui appréhendent ces problèmes comme des « troubles » aux causes organiques, renforcent cette conviction.

En somme, ce retour aux fondamentaux situe l’échec scolaire à l’école primaire et favorise le

recours aux soignants, considérés comme des spécialistes des problèmes d’apprentissage.
– L’individualisation du traitement de la difficulté : le nombre d’enfants « à besoins éducatifs particuliers » augmente et l’enseignant doit être capable d’identifier ces élèves aux profils spécifiques afin de les orienter correctement (RASED, médecin scolaire …). Il existe aussi une catégorisation des enfants en grande réussite scolaire (« dons », « aptitudes »). Les professions médico-psychologiques renforcent leur emprise sur l’expertise de l’intelligence

et les enseignants perdent leur rôle de « développeur de potentiel ».
L’auteur s’étonne de l’acceptation de cette médicalisation par le corps enseignant puisqu’elle affaiblit clairement leur position d’expert dans le domaine des apprentissages scolaires.

Pourquoi et comment les enseignants ont-ils intégré le recours aux interprétations médico- psychologiques et aux professionnels du soin ?

En s’appuyant sur des entretiens et des observations sur plusieurs périodes, l’auteur a pu identifier la généralisation d’un principe de précaution. Les enseignants, qui ont pour mission d’accueillir tous les élèves, y compris des « handicapés », cherchent à se protéger face aux pressions qu’ils subissent. Dans de rares cas, la médicalisation (aboutissant par exemple à l’attribution d’une Assistante de Vie Scolaire) permet même un soulagement face à un élève déstabilisant pour la classe. Au fil du temps, les enseignants s’approprient le langage médico-psychologique.
Pour l’auteur, cette médicalisation est donc liée à l’affaiblissement de la place accordée aux remédiations pédagogiques. Elle est à replacer dans un contexte de dévalorisation de la profession d’instituteur et de perte de confiance des enseignants en leur faculté à apporter les aides pertinentes. Les enjeux scolaires sont tellement importants qu’ils échappent en partie aux enseignants puisque chercheurs en science expérimentale, parents, profession médico-psychologiques, coaches, … ont leur mot à dire.

Le recours aux orthophonistes

S. MOREL rapporte des propos d’enseignants qui témoignent de leur décision d’orienter vers un orthophoniste : problèmes de prononciation, confusions sonores, pauvreté lexicale, etc. Ceux-ci ne perçoivent que peu la dimension médicale des soins orthophoniques ; ils se considèrent comme des généralistes ne pouvant pas apporter d’aide face à des difficultés durables et ils font appel à l’orthophoniste comme un spécialiste des problèmes d’apprentissage de langage écrit ou oral. Les remises en cause du système global et des pratiques pédagogiques sont rares.
Un peu plus loin, il rapporte une certaine opposition se développant parmi les professionnels de santé : « certains orthophonistes, fréquemment consultés pour des problèmes scolaires, cherchent à se déprendre de ce rôle de béquille de l’école qui tend à leur être assigné et les éloigne des pratiques thérapeutiques au cœur de leur métier ».

Analyse des deux pôles de traitement médico-psychologique de l’échec scolaire

S. MOREL aborde le conflit qui anime les deux structures de soin qu’il a pu observer. Il y a d’une part le CMPP (approche psychodynamique, pluridisciplinaire) et d’autre part le CRL (centre référent du langage) qui se base sur les travaux des neurosciences et sur la preuve de l’existence d’un substrat organique aux troubles des apprentissages. Théories qui tentent de s’ouvrir en incluant l’influence d’autres facteurs, dits « environnementaux ».
Concernant le CMPP, il observe que les orthophonistes sont tiraillés entre une approche évoquant le

scolaire, proche du RASED, et une approche relationnelle, comparée à une « forme profane de psychothérapie ».

Dans le cadre du CRL, il remarque une proximité encore plus grande entre les rééducations orthophoniques et un travail pédagogique spécialisé, et ce, non seulement au niveau du contenu (il évoque un « entraînement intensif »), mais aussi de la relation qui s’apparente fortement à celle existant entre un enseignant et son élève (rappel à l’ordre, incitation à la concentration …).

Par ailleurs, il s’intéresse à la terminologie utilisée : « pédagogie scientifique » opposée à la « pédagogie intuitive » des enseignants, mise en forme scientifique du discours (comptes-rendus orthophoniques) qui creuse un fossé entre professionnels médico-psychologiques et enseignants.

Ces deux approches présentent chacune des vulnérabilités: l’approche globale « psychologique » est contestée car elle tente de mettre à distance les enjeux scolaires, et l’approche « neuro » doit en permanence apporter la preuve d’une efficacité supérieure aux autres types d’aide.

Pour l’auteur, ce conflit est similaire à celui qui existe depuis longtemps au sujet de l’éducation et de l’instruction et qui aborde des questions plus générales telles que : quels sont les rôles respectifs de la relation et de la technique dans la transmission de savoirs ? La transmission est-elle un art ou une science ?
Selon lui, la position basée sur les neurosciences semble résoudre plus rapidement les problèmes et paraît plus adaptée aux logiques gestionnaires des politiques publiques en matière d’éducation ; c’est pourquoi elle est davantage diffusée.

Rôle des familles

Analysant des entretiens avec les familles présentes au CRL, S. MOREL précise le rôle des familles dans cette médicalisation.
Les parents sont confrontés à des difficultés durables. Après une période d’attente, fréquemment recommandée, la médicalisation arrive (mise en place de soins) ; ce qui vient valider leur conviction que leur enfant a bien « un problème ». Par ailleurs, les interprétations « psys » sont rejetées violemment car souvent vécues comme culpabilisantes.

« Un diagnostic vaut aussi pour tout ce qu’il permet de croire, de faire, d’obtenir. De ce point de vue-là, les TSA (troubles spécifiques des apprentissages) paraissent, au moins à court terme, plus avantageux pour les familles que d’autres diagnostics » repère l’auteur.

La diversité des théories auxquelles sont confrontés les parents les oblige à développer leurs points de vue et à construire leurs propres connaissances. Ainsi, ils sont amenés à utiliser les professionnels de santé comme appui lorsqu’ils sont en désaccord avec les enseignants (pédagogie, redoublement …). La « légitimité médicale » prévaut sur l’expertise des enseignants et le rapport de force s’inverse.

Par ailleurs, des collectifs se constituent (associations de parents, fédérations d’enfants « dys », etc.), qui agissent comme des groupes de pression à travers plusieurs actions :

  • –  diffusion d’informations, constitution d’un « centre ressource » pour les parents
  • –  liens étroits avec les experts importants dans le domaine des apprentissages (participation aux groupes de travail élaborant des rapports officiels)
  • –  militantisme en faveur d’une séparation claire entre les troubles « dys » et d’autres handicaps (déficiences intellectuelles par exemple).Cette forme de mobilisation est davantage investie par les catégories sociales supérieures ou intermédiaires, ce qui fait dire à l’auteur qu’elle aboutit à de nouvelles inégalités sociales, les catégories défavorisées ne disposant pas forcément des mêmes ressources pour élaborer les dossiers.

Conclusion personnelle : et l’enfant dans tout ça ?

La lecture de ce livre permet de développer une vue globale et dynamique des enjeux de l’échec scolaire à travers une analyse de l’évolution de la société et de certains concepts.

On peut parfois regretter un aspect caricatural dans la description du rôle de l’orthophoniste puisque celle-ci est construite à partir d’observations que l’auteur généralise à toute la profession, ignorant la diversité des pratiques professionnelles. La qualité de soignant qui s’applique aux orthophonistes (développement de la confiance et de l’autonomie, adaptation individuelle, développement des possibilités de communication, accompagnement de la famille) est probablement plus difficile à percevoir que l’aspect technique, en lien direct avec les performances scolaires.

Actuellement, les orthophonistes sont au cœur des contradictions et des forces de pression que repère S. MOREL : enseignants démunis, inquiétude des parents, injonction à développer ses connaissances scientifiques, etc.
Et l’enfant dans tout ça ? Il est difficile de faire taire tous ces bruits qui nous empêchent parfois de nous concentrer sur la rencontre et la souffrance des personnes que nous recevons. Il paraît pourtant indispensable de retrouver le silence et la disponibilité nécessaires à l’accueil des enfants qui ne manquent pas de s’inquiéter, souvent sans le dire, de cette agitation autour d’eux.